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Critiques / Opéra & Classique

La hache d’Elektra

par Christian Wasselin

L’Opéra Bastille remet à l’honneur la production d’Elektra signée Robert Carsen : la fureur dans un huis-clos.

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APRES SALOMÉ (1905), RICHARD STRAUSS a eu l’idée de proposer un nouvel opéra situé dans l’antiquité, muni de la même concision dramatique mais d’une violence encore plus éclatante : Elektra. Moins fleurie, l’orchestration de cet ouvrage a quelque chose de tranchant comme la hache que brandit l’héroïne pour venger le meurtre commis par sa mère Clytemnestre et son amant Égisthe sur la personne d’Agamemnon, le roi des Grecs. La faute d’Agamemnon ? Parti pour la guerre de Troie, il était prêt à sacrifier sa fille Iphigénie (sœur d’Électre, donc – en allemand Elektra –, et enfant de Clytemnestre) afin que les vents lui soient favorables. Car l’histoire d’Elektra prend place entre celles des deux Iphigénie de Gluck (en Aulide et en Tauride). Elle se situe à Mycènes, dans un palais où les passions, concentrées à l’extrême, sont prêtes à se déchaîner. Richard Strauss et son librettiste Hugo von Hofmannsthal (qui est plus qu’un librettiste, puisque le texte d’Elektra eut d’abord la forme d’une pièce de théâtre) ont imaginé là un opéra qui parle pour lui-même, c’est-à-dire qui chante et déchaîne un orchestre de cent dix musiciens lâchés dans une fournaise.

À l’Opéra Bastille, on retrouve une production inaugurée en 2013 et signée Robert Carsen, qui depuis trente ans nous propose des spectacles réfléchis, soignés, intelligibles, qui ne sacrifient jamais aux oukases à la mode, et n’oublient pas que la mise en scène est un art appliqué. On apprécie de nouveau ici, neuf ans après, les vertus qui avaient marqué lorsque ce spectacle avait été révélé. D’abord, sa concentration. On se trouve dans un espace abstrait, cerné de noir, sans accessoires superflus, qui n’est pas sans rappeler celui, plus récent, imaginé par le même Robert Carsen pour l’Iphigénie en Tauride représentée au Théâtre des Champs-Élysées et à l’Opéra de Rouen. Les personnages, sauf deux d’entre eux, sont eux aussi vêtus de noir, dans des costumes on ne peut plus dépouillés. Le paroxysme atteint par les voix et les instruments ne gagnerait rien en effet à une surenchère spectaculaire. On retrouve donc la sobre direction d’acteurs mise au point par Carsen, soulevée, exaltée par des figurantes que le chorégraphe Philippe Giraudeau fait bouger à merveille, avec une précision et une intelligence de chaque instant et de chaque geste. Les nombreux petits rôles féminins (servantes et autre porteuse de traîne) se fondent sans se confondre dans ce groupe particulièrement mobile.

Impitoyable fragilité

Les personnages principaux, bien sûr, se détachent de l’ensemble mais se laissent aussi porter par lui. En premier lieu Électre, chantée par Christine Goerke, qui n’est pas toujours très à l’aise scéniquement mais, dès ses premiers mots, s’impose par une voix immense, aux graves caverneux, inquiétants, maléfiques, presque animaux. Il ne s’agit pas ici de crier, évidemment, malgré la présence obsédante de l’orchestre et l’intensité des situations, et Christine Goerke domine son sujet. On a connu Électre plus lyriques, mais le contraste est bien venu avec Camilla Nylund (venue remplacer in extremis Elza van den Heever, qui est annoncée dans Salomé la saison prochaine à l’Opéra Bastille), Chrysothémis d’une grande beauté vocale, qui réussit à exprimer toutes les interrogations de cette sœur qui aime la vie et ne se résout pas à tuer, toute la paradoxale fragilité d’un personnage qui doit tenir tête lui aussi à un orchestre impitoyable.

La troisième voix de ce bouquet féminin comme Strauss les adore (Ariane à Naxos, Le Chevalier à la rose et La Femme sans ombre mettent en scène également trois voix complémentaires) est celle de Clytemnestre, la femme coupable, parfois confiée à des chanteuses en fin de carrière, encore capable de rouler des yeux et de vociférer, à défaut de chanter – ce qui n’est pas le cas ici : Angela Denoke, qui fut naguère une magnifique Salomé, est ici une femme fatale pleine de dignité, que Robert Carsen a imaginée à mi-chemin de Marlene Dietrich et de Jean Harlow. Elle est habillée de blanc, tout comme son amant Égisthe, chanté par un Gerhard Siegel idéal de veulerie (le rôle, beaucoup moins développé, est un peu le pendant de celui d’Hérode dans Salomé). On n’oubliera pas le sculptural Tómas Tómasson, peut-être un peu trop marmoréen dans le rôle d’Oreste, le frère qu’on n’attendait plus, et dont la silhouette et le visage évoquent ceux du cadavre d’Agamemnon qu’Électre sort de sa tombe au début de l’opéra.

Les nombreux petites rôles féminins sont très bien distribués, de même les trois petits rôles masculins (d’où se détache la voix très sonore du jeune Lucian Krasznec). Dans la fosse, Semyon Bychkov s’efforce de ne pas écraser les voix mais nous prive d’une lecture qu’on aurait aimée plus percutante, plus contrastée. Le moment où arrive Oreste, avant qu’il se fasse connaître, est d’une grande beauté instrumentale, et c’est dans les moments intimes (il y en a dans Elektra  !) que l’orchestre sonne avec le plus de bonheur.

Illustration : Christine Goerke et les servantes (photo Émilie Bruchon)

Richard Strauss : Elektra. Christine Goerke (Elektra), Camilla Nylund (Chrysothémis), Angela Denoke (Klytämnestra), Tómas Tómasson (Orest), Gerhard Siegel (Aegisth), Philippe Rouillon (le Précepteur d’Oreste), Lucian Krasznec et Christian Tréguier (deux Serviteurs), Marianne Croux (la Porteuse de traine), Madeleine Shaw, Katharina Magiera, Florence Losseau, Marie-Luise Dressen, Sonja Šarić, Laura Wilde (les Servantes), Sophie Claisse, Rocío Ruiz Cobarro, Caroline Bibas, Yasuko Arita, Daniela Entcheva, Caroline Petit (les servantes) Mise en scène : Robert Carsen ; décors : Michael Levine ; costumes : Vazul Matusz ; lumières : Robert Carsen et Peter van Praet ; chorégraphie : Philippe Giraudeau. Chœurs et orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Semyon Bychkov. Opéra Bastille, 10 mai 2022. Prochaines dates : 13, 16, 19, 22, 26, 29 mai, 1er juin.

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