Paris, Comédie-Française jusqu’au 12 mars 2012
La Trilogie de la villégiature de Carlo Goldoni
Les week-ends du XVIIIe siècle

Oublions la mise en scène de La Trilogie de la villégiature par Giorgio Strehler, aussi mythique qu’oubliée. C’était en 1978 ! Alain Françon ne se met pas dans les pas du maître italien, mais aborde l’œuvre à sa façon, qui passe par la mise en relief des fragilités et le souci du détail intime dans le tableau social. Ce triptyque se résume très simplement. Dans la première partie, La Manie de la villégiature, des bourgeois de Livourne se préparent à aller passer quelques temps à la campagne : ils annulent, reportent, confirment leurs décisions ou leurs ordres aux domestiques. Dans le second épisode, Les Aventures de la villégiature, les deux clans et leurs invités sont enfin dans la campagne de Montenero, conversant, jouant, se jalousant, nouant des intrigues joueuses ou amoureuses. Dans la pièce de conclusion, Le Retour de la villégiature, tous sont revenus à Livourne et tirent les fils des projets, des tractations et des attractions qui se sont développés pendant les vacances. Le bilan n’est pas glorieux, les mariages qui y ont été décidés ne vont pas respirer le bonheur.
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C’est l’événement-phare de la saison du Français (en attendant le Peer Gynt au Grand Palais) : Myriam Tanant a établi (très bien) une nouvelle traduction de cette œuvre fleuve, le spectacle inaugure le « Théatre éphémère » en bois, qui a été construit dans le jardin du Palais-Royal pour pallier la fermeture de la grande salle Richelieu (en travaux), et c’est une très grosse production ! Mais, avec Françon et Gabel (pour la scénographie), on demeure dans la simplicité et le refus de l’éclat. Deux praticables figurent les maisons et les personnages y défilent comme s’ils changeaient de lieu sans qu’on ait besoin de dire au public que le même décor figure des endroits différents. Cette satire, qui préfigure une moquerie des week-ends avec deux siècles d’avance, Françon la transforme en un tableau ouaté d’une classe sociale mourant de son égoïsme mais parfois sauvée par les belles personnalités d’individus portés par leur amour ou leur noblesse de cœur. Cela compose tout un roman où les domestiques valent bien leurs maîtres et que l’on suit d’un regard toujours passionné.
Tout y est à peu près parfait, sauf peut-être le couple burlesque (Adeline d’Hermy, Adrien Gamba-Gontard) qui hausse le ton et les excentricités, comme dans un souvenir de la commedia dell’arte. Non, Françon n’est pas fait pour le Goldoni arlequinesque, mais le Goldoni profond, redoutable connaisseur de l’âme humaine saisie dans ses méandres alors qu’elle semble croquée en surface. Ici, le paraître est toujours une mise en lumière de l’intériorité. Georgia Scalliett est sans doute l’interprète la plus complexe et la plus touchante de cet infini tourbillon. Mais on admire tant d’acteurs, tantôt fantaisistes, tantôt d’une vérité immédiate et faufilée : Laurent Stocker et Hervé Pierre dans les rôles principaux des bourgeois, Anne Kessler (si drôle), Elsa Lepoivre (si poignante), Eric Ruf (si inattendu), Michel Vuillermoz (si diabolique), Danielle Lebrun (si pathétique), Bruno Raffaelli (si colossal), Guillaume Gallienne, Jérôme Pouly… Sans rival, voilà le feuilleton théâtral de l’année.
La Trilogie de la villégiature de Goldoni, texte français de Myriam Tanant, version scénique d’Alain Françon et Adèle Chaniolleau, scénographie de Jacques Gabel, costumes de Renato Bianchi, lumières de Joël Hourbeigt, son de Daniel Deshays, musique originale de Marie-Jeanne Séréro, maquillages de Carole Anquetil, avec Anne Kessler, Eric Ruf, Bruno Raffaelli, Florence Viala, Jérôme Pouly, Laurent Stocker, Guillaume Gallienne, Michel Vuillermoz, Elsa Lepoivre, Hevé Pierre, Adrien Gamba-Gontard, Georgia Scalliet, Adeline D’Hermy, Danièle Lebrun, et les élèves-comédiens de la Comédie-Française : Romain Dutheil, Guillaume Mika, Samuel Roger, Julien Romelard, Floriane Bonanni. Comédie-Française, théâtre Ephémère, tél. : 08 25 10 16 80, jusqu’au 12 mars. (Durée : 4 heures, plus deux entractes). Texte français de Myriam Tanant à L’Avant-Scène Théâtre, nouveau numéro des Cahiers de la Comédie-Française consacrés à Goldoni.



