Paris, Odéon – Théâtre de l’Europe jusqu’au 12 juin 2010
La Ronde du carré de Dimitris Dimitriadis
Géométries variables de l’amour et du désir

Quatre histoires parallèles composent cette pièce étrange du dramaturge grec Dimitris Dimitriadis, présentée en première mondiale dans la mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti. Quatre crises amoureuses sans relation entre elles, si ce n’est l’exacerbation des sentiments et des désirs. Verte retrouve son époux, Vert, qu’elle a quitté deux ans plus tôt en espérant une vie meilleure, mais aujourd’hui elle est prête à tout pour vivre de nouveau avec lui et ses enfants. Cielle et Ciel, couple uni et assorti, consultent Noir pour trouver remède au problème causé par l’impuissance sexuelle du mâle. Violette avoue à son mari Violet qu’elle le trompe avec leur ami Gris, avec lequel elle envisage de vivre sans susciter chez lui une adhésion à son projet. Jaune et Rouge, se partagent les faveurs de Bleu en s’interrogeant sur le degré respectif de l’amour qu’ils lui portent et de celui espéré en retour. L’engagement de chacune de ces situations, à priori banales ou familières, ouvrant sur un échantillonnage de ce que peuvent introduire dans la passion des relations amoureuses, l’émergence de rapports de possession ou de soumission, de cruauté et de bassesse, d’égoïsme ou de manipulation. Mais, c’est à partir de l’exploration de ces impulsions paradoxales et dans l’originalité de la progression de son écriture et de sa construction répétitive, que la pièce de Dimitriadis prend sa véritable dimension dramaturgique. Dans chacun des groupes - dont les personnages ne se rencontrent jamais – les univers basculent progressivement dans la variation et l’évolution du postulat initial, pour plonger dans une spirale tragique, poussant à l’extrême pulsions et obsessions exprimées par l’explosivité du langage et des situations qu’il provoque. Une mise en abîmes des cœurs et des corps à l’ombre de la mort, traitée avec une ironie décapante, portée par l’articulation sur un même axe de carrés étanches entre eux, à la différence de la perméabilité circulaire inscrite dans La Ronde d’Arthur Schnitzler, auquel le titre de la pièce semble faire référence.
Virtuosité et maîtrise
De retour en France après sa brillante mise en scène de Gertrude (Le Cri) de Howard Barker en 2009, Giorgio Barberio Corsetti fournit une nouvelle preuve de son talent et de sa maîtrise scénique. Dans la construction, l’articulation ou le télescopage des brèves séquences qui s’enchaînent et se chevauchent avec fluidité, dont il rythme avec virtuosité et inventivité les progressions poussées jusqu’au paroxysme dans un mélange de tragique et de grotesque finement dosé. Il offre ainsi une saisissante perception des sentiments qui animent des personnages explosés par les brouillages de leurs rapports à l’amour et au sexe. Il bénéficie de l’apport de son complice habituel Cristian Taraborelli (Prix du Syndicat de la critique pour Gertrude), scénographe et créateur de costumes de grande qualité. Son dispositif s’inscrit dans l’abstraction de formes géométriques dont la mobilité venue des cintres (à une exception près) nourrit avec justesse la forme séquentielle de la représentation par sa rapidité de transformation et par les climats qu’il instaure. Une machine à jouer dans laquelle chacun des comédiens apporte une remarquable présence avec une expressivité nuancée et progressive répondant au cheminement mental de chacun des personnages. Anne Alvaro (Verte), Luc-Antoine Diquéro (Vert), Cécile Bournay (Cielle), Julien Allouf (Ciel et Bleu), Maud Le Grevellec (Violette) Bruno Boulzaguet (Violet) Christophe Maltot (Jaune et Noir), Laurent Pigeonnat (Rouge et Gris) sont à associer dans les applaudissements. Tous finissent dans les glissements répétitifs des corps sur un plan très incliné, derniers signes symboliques de leur ultime et vaine tentative pour atteindre Eros.
La Ronde du carré de Dimitris Dimitriadis, traduction Claudine Galéa avec Dimitria Kondylaki, mise en scène Giorgio Barberio Corsetti, avec Julien Allouf, Anne Alvaro, Bruno Boulzaguet, Cécile Bournay, Luc – Antoine Diquéro, Maud le Grevellec, Christophe Maltot, Laurent Pigeonnat. Décor et costumes Cristian Taraborelli, musique Gianfranco Tedeschi, lumière Jaufré Thumerel, son Jean-Philippe François. Durée 2 h 30 (sans entracte). Odéon-Théâtre de l’Europe jusqu’au 12 juin 2010.
© Alain Fonteray




