La Pierre de Marius von Mayenburg

Un passé encombrant

La Pierre de Marius von Mayenburg

1993 en Allemagne. Le mur de Berlin est tombé depuis quatre ans. Dans une ville située sur le territoire de l’ex RDA, trois générations de femmes allemandes sont réunies dans ce qui fut leur maison familiale, acquise en 1935 lors de la spoliation des biens juifs par les nazis. La grand-mère, Withia (Edith Scob), après être passée à l’Ouest en 1953, est venue récupérer - comme l’autorise les lois de restitution issues de la réunification - sa belle demeure, en compagnie de sa fille Heidrun (Claire Aveline) et de sa petite fille Hannah (Priscillia Bescond). Une réappropriation, qui, loin d’apporter l’apaisement, fait ressurgir les souvenirs fragmentaires vécus ou transformés et les fantômes liés à l’histoire d’une famille et d’un pays durant plus d’un demi siècle. Réapparaissent ainsi Mieze (Anne Alvaro), l’ancienne propriétaire et Wofgang (Gaëtan Vassart), l’époux de Withia, qui s’est suicidé en 1945 pour échapper aux armées alliées. Puis, surgit Stéphanie (Anne-Lise Heimburger) ancienne occupante avec son grand-père de la maison, alors restructurée en appartements communautaires, tandis que ses parents ont fuit à l’Ouest. Construite autour des croisements de ces personnages, cette pièce du jeune dramaturge allemand Marius von Mayenburg – collaborateur artistique du metteur en scène Thomas Ostermeier à la Schaubüne de Berlin – interroge la mémoire d’une famille et celle d’un pays au fil d’une temporalité inscrite dans l’Histoire. Sans soucis de chronologie, mais dans le chevauchement d’éclats de souvenirs tels qu’ils surgissent des mécanismes mnémoniques, lorsqu’ils sont provoqués par les évènements ou les émotions. Accompagnant le cheminement d’une pierre jetée contre la maison en 1935, tour à tour conservée, enterrée puis déterrée, devenue emblématique du poids du passé et des secrets de famille, les aveux de Withia, distillés avec déchirements et obstination, révèlent une vérité falsifiée nécessitée par le besoin de maintenir, fusse par le mensonge, l’édifice familial pour transmettre une forme acceptable de son héritage et de son histoire. Sans jugement, Mayenburg interroge ainsi les notions problématiques d’identités individuelles et collectives, à travers des générations confrontées à des choix opportunistes ou à des ruptures difficiles pour continuer à vivre et tenter de bâtir leurs avenirs. Avec finesse et fluidité, la mise en scène de Bernard Sobel, bien servie par une interprétation de grande qualité, s’attache à éclairer l’univers mental de ces femmes confrontées à une réalité douloureuse, qui trouve échos fantomatiques et glissements temporels dans la scénographie de Lucio Fanti, dominée par un assemblage sculptural de châssis lumineux indiquant les repères des périodes traversées.

La Pierre, de Marius von Mayenburg, traduction de Hélène Mauler et René Zahnd, mise en scène Bernard Sobel, avec Anne Alvaro, Claire Aveline, Priscillia Bescond, Anne-Lise Heimburger, Edith Scob, Gaëtan Vassart. Décor Lucio Fanti, costumes Mina Ly, lumière Alain Poisson, son Bernard Vallery. Durée 1h 30. Théâtre national de la Colline jusqu’au 17 février 2010. Théâtre du Nord – Lille du 23 février au 5 mars 2010.

A propos de l'auteur
Jean Chollet
Jean Chollet

Jean Chollet, diplômé en études théâtrales, journaliste et critique dramatique, il a collaboré à de nombreuses publications françaises et étrangères. Directeur de publication de la revue Actualité de la Scénographie de 1983 à 2005, il est l’auteur de...

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