La Pesca de Ricardo Bartis

Les bas-fonds

La Pesca de Ricardo Bartis

Comme toujours avec l’Argentin Ricardo Bartis, les situations sont loufoques et glauques, l’humour forcément très féroce et pourtant dans cette ambiance miteuse et déliquescente, surnage des vapeurs de tendresse, certes un peu rances. Cette pêche pas franchement miraculeuse, quoique les trois pêcheurs en disent, n’est peut-être pas tout à fait aussi réussie que El Pecado que no se puede nombrar d’après un texte de Roberto Arlt que le metteur en scène avait présenté au festival en 1999. Il n’en reste pas moins que Ricardo Bartis a l’art de plonger ces personnages dans des bains acides dont ils ressortent un rien amochés mais tellement attachants. S’il est volontiers provocateur dans ces propos (il affirme que « l’acteur est le modèle avorté de l’humain ») comme dans ses mises en scène, c’est, comme souvent chez les artistes Argentins, l’expression d’une tendresse pudique à l’égard de l’humaine condition, une manière de tourner le malheur en dérision ; Copi nous a apprit cela.
La Pesca c’est l’histoire banale de trois hommes qui partent à la pêche et se racontent leurs histoires, leur malheur avec les femmes, avec la vie, parlent politique évidemment, et « cul » aussi. Rien de passionnant a priori. Mais cette partie de pêche n’est pas une partie de plaisir et ne se déroule pas au bord d’une rivière riante bordée d’herbes folles. Pas du tout. On est dans un vieux local en sous-sol, d’évidence au bord d’une bouche d’égout. Tout est déglingué, rouillé, des murs au matériel de pêche, à l’image de ces trois pauvres types réunis là pour échapper provisoirement à la trivialité insupportable de leur réalité. Le vieux va bientôt mourir, l’autre pleure un chagrin d’amour sur l’air de Que sera, que sera du chanteur brésilien Chico Buarque qu’il écoute sur son téléphone portable, le troisième est marié à la fille du premier mais apparemment n’est pas le champion de la séduction. Il voudrait qu’on lui montre concrètement comment on embrasse. Ils rêvent de poissons Titans (des mutants qui mangent les ordures des égouts) dans leur club qui s’appelle La geste héroïque. Les acteurs donnent corps peu à peu à ces personnages pitoyables, lointains cousins des anti-héros de Dino Risi ou d’Ettore Scola. Le travail d’acteurs est remarquable, à la fois très physique et tout en finesse dans un espace exigu. Un spectacle insolite et poétique qui raconte l’Argentine à travers le prisme du point de vue de ces trois pauvres bougres, nos frères à tous.

La Pesca, mise en scène et scénographie de Ricardo Bartis, avec Sergio Boris, Carlo Defeo, Luis Machin, Chateaublanc, parc des expositions. A 17h jusqu’au 23.

Crédit photo : Andrés Barragan

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; travaille depuis dix ans dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du...

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