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Critiques / Opéra & Classique

La Nuit de Gutenberg de Philippe Manoury

par Caroline Alexander

Du sumérien à Internet, les voyages de l’écriture à travers le temps et l’espace

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Comme chaque année, Musica, le festival strasbourgeois de musique contemporaine s’articule autour de la création d’un opéra, commande de l’Opéra National du Rhin. Ce point d’ancrage, pour l’édition 2011, est par la musique et la pensée un voyage qui nous emmène des sources sumériennes de l’écriture humaine aux versions proposées aujourd’hui par Internet et les nouvelles technologies. La Nuit de Gutenberg, quatrième opéra de Philippe Manoury, 59 ans, l’un des fondateurs de l’Ircam, le laboratoire français des musiques d’aujourd’hui, explore ces possibles qui voguent de la matière brute à la matière virtuelle, des lettres gravées dans l’argile ou fondues dans l’acier aux messages codés qui traversent l’air à la vitesse du vent.

Un vieillard à longue barbe grise erre à la recherche de l’outil qu’il créa il y a 500 ans à Strasbourg et à Mayence dans le Palatinat. Il dit s’appeler Gutenberg, il est ruiné à la suite d’un procès que ses bailleurs lui ont intenté car l’invention qu’il leur avait promise mettait trop de temps à se réaliser. Une hôtesse babillarde l’invite à pénétrer les nouveaux mystères du Veau d’Or informatique d’un cybercafé, une lectrice à l’ancienne qui aime tenir en main et feuilleter les pages d’un récit ou d’un poème veut le rassurer sur un avenir où le livre continuera d’exister.

Richesse et et variété de l’édifice sonore de Manoury

D’autres personnages sont tour à tour des jeunes gens d’aujourd’hui armés de caméras, d’antiques Sumériens masqués, des scribes ou des notables du quinzième siècle, des vigiles. En un prologue et douze scènes et quelques soixante minutes de musiques Manoury fait le tour des modes d’expression dont l’homme a fait sa nourriture spirituelle. Il les accompagne d’images filmées, passe des sonorités jouées en direct, dans la fosse, et sur scène - deux percussionnistes s’y prêtent en virtuoses – aux accents électroniques immatériels enregistrés par l’Ircam. Les deux formes musicales s’interpénètrent, l’une semblant couler de source à partir de l’autre. Tout comme les voix des chœurs qui se répondent sans en avoir l’air y compris un magnifique chœur d’enfants, écoliers de notre temps qui fusillent le monde avec leurs téléphones portables.

L’édifice sonore de Manoury fascine par sa richesse et sa variété. Il est malheureusement trahi par les textes scolaires et ampoulés du livret de Jean-Pierre Milovanoff. L’un des plus beaux moments étant celui, où sans texte, sur une bande son électronique, défilent les images des autodafés de l’Histoire, barbarie nazie, intolérance vis-à-vis de la pensée d’autrui comme Salman Rushdie.

Nicolas Cavallier incarne magnifiquement ce Gutenberg, timbre de basse, ombre mouvante en quête d’identité, flottant entre souvenirs d’antan et questionnements sur demain. La mezzo Eve-Maud Hubeaux, fait de Folia, l’inaltérable lectrice, une sorte de hippie chevelue aux accents parfois pathétiques de bonne volonté. Solistes du Septuor Madrigal, petits chanteurs de Strasbourg et chœurs de l’Opéra National de Rhin, tous sont convaincants. La mise en scène de Yoshi Oida, les décors de Tom Schenk illustrent le propos sans fioritures. Daniel Klajner, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, le dirige en finesse et en accord la réalisation informatique musicale de Serge Lemouton.

La Nuit de Gutenberg, opéra en un prologue et douze tableaux de Philippe Manoury, création mondiale, commande l’Opéra National du Rhin en partenariat avec le festival Musica, livret de Jean-Pierre Milovanoff. Orchestre Philharmonique de Strasbourg, direction Daniel Klajner, réalisation informatique musicale Ircam Serge Lemouton, mise en scène Yoshi Oida, décors Tom Schenk, costumes Richard Hudson, lumières Pascal Mérat. Avec : Nicolas Cavallier, Eve-Maud Hubeaux, Mélanie Boisvert, Young-Min Suk, Christophe de Ray-Lassaigne et les solistes du Septuor Madrigal. Chœur de l’Opéra National du Rhin, direction Michel Capperon, petits chanteurs de Strasbourg, direction Philippe Utard .

Strasbourg, Opéra National du Rhin, les 24, 27 & 29 septembre à 20h

Mulhouse, La Filature, le 8 octobre à 20h

0825 84 14 84

Photos Alain Kaiser

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