Paris, Théâtre Athénée-Louis-Jouvet
La Mouette de Anton Tchekhov
L’amour à mort

Christian Benedetti, metteur en scène, acteur et directeur du Théâtre-studio d’Alfortville, a entrepris de revisiter le théâtre de Tchékhov en commençant par La Mouette qu’il avait montée à sa sortie du Conservatoire en 1971, et Oncle Vania. Tchékhov est un des auteurs étrangers préférés des artistes français et les mises en scène de La Mouette sont fréquentes et plus ou moins réussies (la version d’Arthur Nauzyciel au Festival d’Avignon dernier en a laissé plus d’un perplexes). La mise en scène de Benedetti secoue les repères habituels, réveille les esprits assoupis par la petite musique tchékhovienne. Ici point d’ambiance en demi-teintes ou franchement noire, de tonalité mélancolique, de personnages évanescents et lointains.
Tchékhov n’a pas écrit une histoire linéaire mais une constellation de destins qui se heurtent et se blessent sans jamais trouver leur place ni la bonne distance quand ils voudraient s’aimer et se rassurer les uns les autres. Treplev (Xavier Legrand), jeune homme fébrile et exalté rêve d’inventer des formes théâtrales nouvelles pour révolutionner l’art dramatique et reconquérir l’affection de sa mère Arkadina (Brigitte Barilley), actrice futile qui s’est amourachée de Trigorine (Christian Benedetti), un écrivain à la mode blasé, passionné de pêche à la ligne, une manière de tuer le temps et de s’oublier lui-même. Treplev profite de la visite de sa mère pour lui offrir une représentation théâtrale interprétée par Nina (Florence Janas), amoureuse de Treplev. La mère ridiculise le fils, allant jusqu’à le traiter de raté. Nina tombe amoureuse de Trigorine et part à Moscou courir en vain après ses illusions. Pendant ce temps, l’instituteur (Christophe Caustier) se plaint de sa condition, épouse Macha (Nina Renaux) qu’il aime et qui est désespéramment amoureuse de Treplev qu’elle refuse de quitter. Seul le médecin (Philippe Crubézy) ne se plaint jamais et observe ces pauvres diables s’agiter dans leurs petites vies comme dans un bocal. Treplev finit par se suicider, incompris de tous et de sa mère.
Les relations impossibles qui déchirent la petite communauté s’affichent dans toute leur crudité et les personnages n’ont pas d’autre issue que d’affronter leur solitude, ce que Benedetti révèle admirablement dans cette mise en scène épurée portée par le seul jeu d’une équipe d’acteurs tous admirables, en costumes de ville, avec pour tous accessoires, des chaises, un rouge à lèvre, un cadre figurant le théâtre de Treplev, un drap blanc, une craie. Pas de troisième mur, les acteurs et le public sont face-à-face, dans la lumière ordinaire d’une salle de théâtre. Ce refus de la convention crée à la fois proximité et distance et permet de réinventer les espaces de jeu, physiques et mentaux. La traduction de Markowicz et Françoise Morvan renforce l’impression de quotidienneté par la modernité du verbe qui rafraîchit les sens. L’alternance entre le débit précipité des acteurs et de longs arrêts sur image confère un tempo chaotique au spectacle et contribue à affirmer la théâtralité et la distance ; distance du personnage vis-à-vis des autres, du monde qui lui échappe, de lui-même auquel il ne comprend rien. Bizarrement, l’artifice parfois agace et pourtant c’est grâce à lui, entre autres, que l’on perçoit avec une telle acuité la solitude des personnages et l’impasse dans laquelle ils se débattent en vain, sous les yeux du médecin (double de l’auteur ?) qui lui n’attend rien, définitivement. La modernité de cette mise en scène ne réside pas dans une actualisation au premier degré mais dans la recherche des réseaux nerveux qui irriguent le texte pour en réactiver l’éternelle nouveauté.
La Mouette d’Anton Tchékhov, traduction André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène et scénographie Christian Benedetti, lumières, Dominique Fortin. Avec Brigitte Barilley, Christian Benedetti, Christophe Caustier, Philippe Crubézy, Marie-Laudes Emond, Laurent Huon, Florence Janas, Xavier Legrand, Jean Lescot / Jean-Pierre Moulin (en alternance), Nina Renaux. A l’Athénée-Louis Jouvet, en alternance avec Oncle Vania, du mercredi au samedi à 20h, mardi 19h, matinee samedi 15h.Intégrale La Mouette/Oncle Vania dimanche 7 octobre. Tel : 01 53 05 19 19.
www.theatre-athenee.com
Créés en 2011 au Théâtre-studio d’Alfortville où les deux spectacles seront repris du 12 novembre au 1er décembre.





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