Théâtre Royal de La Monnaie, Bruxelles
La Femme sans ombre, de Richard Strauss
Passions de l’ombre et de l’âme
- Publié par
- 24 juin 2005
- Critiques
- Opéra & Classique
- 0

Est-elle sans ombre ou sans âme, la fille du Rois des Esprits devenue impératrice ? Vend-elle son ombre ou son âme la femme du brave teinturier Barak qui se défait de cette part d’elle-même contre la promesse d’une jeunesse éternelle et d’un imparable pouvoir de séduction ? Il y a du Faust dans cet opéra atypique que Richard Strauss composa sur un conte et un livret quasi métaphysique de Hugo von Hofmannstahl. Un chef d’œuvre de complexité tant par la puissance de sa facture orchestrale que par ses exigences vocales héritées en droite ligne du chant wagnérien. C’est dire si les productions sont rares sur nos scènes lyriques. La Monnaie de Bruxelles vient de la mettre à l’affiche dans une réalisation merveilleusement lisible et une performance musicale digne des plus grands.
C’est l’histoire de deux couples sans enfants, l’un céleste, l’autre terrestre, qu’un Méphisto en jupons, sous l’apparence d’une nourrice, va manipuler jusqu’à sa propre perte. Un ultimatum venu du ciel a été posé à l’impératrice privée de l’ombre qui doit assurer sa fertilité : si dans un an elle n’a pas réussi à en trouver une, son époux, l’empereur sera transformé en statue de pierre. La voilà, escortée de sa diabolique nourrice, descendue dans le monde des mortels pour s’approprier ce don du soleil. Le couple du teinturier Barak et de sa frivole épouse qui lui refuse toute descendance semble tout désigné pour le troc. Et, d’intrigues en complots, de rebondissements magiques en sursauts des cœurs et des consciences, sur un espace de plus de trois heures de musique, la bonté, la clémence, la justice seront récompensés au final.
Pour figurer cet entre-deux-mondes imaginaire le metteur en scène canadien Mathew Jocelyn a opté pour un espace ouvert, sans âge précis, qui se métamorphose à l’aide de modules pivotants, qui montent ou descendent au gré des actions, et dans lesquels s’ébrouent des marionnettes voltigeuses, l’aile pourpre du faucon de l’empereur ou les enfants à naître qui passent en jouant au ballon... Mathew Jocelyn associe la poésie au rêve, l’abstraction à la cohérence, les ténèbres à la clarté. Il avait prouvé déjà ce don particulier pour Le Roi Artus d’Ernest Chausson dans ce même Théâtre de La Monnaie et pour la version en opéra de chambre de Reigen-La Ronde de Philippe Boesmans avec les jeunes solistes des Voix du Rhin.
Dans le décor ludique d’Alain Lagarde où chaque lieu est immédiatement repérable, les protagonistes de la fable peuvent respirer librement et se plier en souplesse aux subtilités de la direction d’acteur. Seule entorse à l’original de von Hoffmannstahl : Barak n’est plus l’ouvrier teinturier brut de décoffrage mais un peintre qui reproduit à l’infini le portrait du corps de sa femme, de la naissance du cou aux pieds... Mais sans tête... Symbole ! Mais quand Jocelyn joue le jeu du symbolisme, il le fait en suggestions légères, jamais fort heureusement, avec des messages de poids lourds.
Kazushi Ono, le jeune chef japonais, directeur musical de La Monnaie, a récemment opéré un coup d’éclat au Châtelet de Paris en sauvant la production de The Bassarids de Henze menacé par la grève des musiciens de Radio France. En 48 heures, ce surdoué rapide a totalement réorchestré la partition à l’usage d’une formation réduite. Le résultat fut éblouissant. Avec ce Strauss à l’impressionnante masse orchestrale, il lâche la bride à son énergie sans toujours tenir compte de son impact sonore dans la salle de taille moyenne qu’est celle de La Monnaie. Réussissant malgré tout à détourner le torrent musical chaque fois que les voix sollicitées le réclame. Ono fait trembler les murs de la Monnaie mais ne couvre pas les timbres généreux de Gabriele Schnaut, la wagnérienne pur jus à laquelle les années n’ont fait perdre ni le souffle ni la tendance aux glapissements intempestifs, de Silvana Dussmann, élégante et vigoureuse Impératrice, de la machiavélique nourrice de Michaela Schuster qui semble jaillir d’une bande dessinée, de l’Empereur auquel Jon Villars apporte noblesse et clarté. Barak fut chanté en alternance par José Van Dam et Jean-Philippe Lafont. Si le premier fut, aux dires de la presse locale, trop timide et presque mal à l’aise, Lafont à la carrure de rugbyman et à la voix chaleureuse d’un coin du feu, prouve une fois de plus que Barak reste bien le rôle de sa vie.
Die Frau ohne Schatten-La Femme sans ombre de Richard Strauss, livret de Hugo von Hoffmannstahl, Orchestre Symphonique et Chœurs du Théâtre Royal de La Monnaie, direction Kazushi Ono, mise en scène Matthew Jocelyn, décors Alain Lagarde, costumes Christiazn Lacroix, avec Jean-Philippe Lafont* et José Vna Dam en alternance, Gabriele Schnaut, Jon Villars, Silvana Dussman, Michaela Schuster, Hasmik Simonian... Théâtre Royal de La Monnaie à Bruxelles, les 11, 14, 17*, 21, 23 et 29* juin à 19h, le 26* à 15h. - 00 32 70 23 39 39.
Photo : Johan Jacobs



