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Critiques / Théâtre

La Faculté des rêves de Sara Stridsberg

par Dominique Darzacq

Noir et lumineux

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« Je ne pleure pas, j’ai le cerveau qui saigne » affirme avec véhémence Valérie Solanas entrée dans la postérité pour avoir tenté de tuer Andy Warhol à coups de pistolet. Personnage hors normes pétrie de contradictions et de solitude, elle se revendiquait première pute intellectuelle d’Amérique et a attaché son nom à un virulent pamphlet , « SCUM manifesto », (Society for Cutting Up the Men, soit association pour couper les hommes ). Il est la mèche qui mit à feu l’écriture du roman de Sara Stridsberg La Faculté des rêves . Du texte, explique –t-elle, « sourdait une voix d’animal sauvage qui semblait ne respecter aucune des conventions en vigueur dès qu’il est question de rhétorique, de politique, d’art, de philosophie et d’avenir ».
Une voix si singulière et absolue qu’on refusa de l’entendre. Même le greffier ne voulut pas enregistrer ses déclarations lors du procès qui lui fut intenté pour avoir volvérisé Andy Warhol qui lui, oubliera de lire la pièce qu’elle lui avait confiée. On oubliera aussi qu’elle fut en somme pionnière dans le combat des femmes même si avant de défendre les femmes, elle combat les hommes et le pouvoir du patriarcat. Elle sait de quoi elle parle. On ne passe pas impunément son enfance entre une mère addicte aux hommes et au vin sucré et un père violeur. De telles expériences forgent des convictions et acèrent le regard. La lucidité, cette « blessure la plus proche du soleil » comme le dit René Char, est le sceau du destin brisé de Valérie Solanas. La brillante intellectuelle diplômée de psychologie qui se voulait artiste et écrivain finira bourrée d’amphétamines et perdue d’alcool dans la chambre d’un hôtel sordide de San Francisco.
Sur les traces de Valérie Solanas, Sara Stridsberg se fait exploratrice et romancière, recompose sans chronologie la figure paradoxale d’un personnage qui la fascine et avec qui elle converse.

Sur la trame de ce roman conçu comme un précipité où bouillonnent et infusent, le récit, le théâtre, la poésie et la politique, le drôle et le tragique, Christophe Rauck, aidé pour l’adaptation du dramaturge Luca Samain, cisèle avec audace un spectacle tout à la fois noir et lumineux, aussi fascinant que bouleversant.
Conçu, de son propre aveu « pour donner un rôle contemporain à la mesure de l’engagement et de la singularité du jeu de Cécile Garcia Fogel », on ne peut que l’en féliciter tant la comédienne donne avec une époustouflante justesse corps et voix à ce personnage extrême et contradictoire qu’est Valérie Solanas. Oiseau blessé, femme en colère ou artiste borderline, la poussant dans tous ses retranchements et paradoxes, elle nous en rend l’incandescente humanité. Avec elle et à l’unisson, Anne Caillère, narratrice et subtil fusible conducteur qui en costume blanc semble le double inversé de ce soleil noir qu’est Valérie Solanas. Magistrale aussi Christèle Tual notamment en Dorothy mère absente qui se prend pour le clone de Marylin Monroe ainsi que Mélanie Menu, l’inoubliable et inoubliée Cosmogirl, « aux yeux gorgés de miel, de lumière et d’orgueil et qui comme Valérie, « préfère vendre sa chatte plutôt que son âme ». Ne sont pas en reste David Houri et Pierre-Henri Puente qui se glissent avec une étonnante plasticité dans tous les rôles d’hommes.
Usant des moments du procès comme autant d’étapes d’un Golgotha, Christophe Rauck fait judicieusement revivre Valérie Solanas dans un univers kaléidoscopique où l’espace (scénographie Aurélie Thomas), les jeux de lumière (Olivier Oudiou) et la bande son (Xavier Jacquot) évoquent l’underground des années soixante/soixante- dix et met l’accent sur Andy Warhol et la Factory, si bien que derrière le portrait de la femme désaxée et hors norme, c’est celui d’une Amérique travaillée par les inégalités sociales, bloquée dans un conservatisme patriarcal et dominateur qui se dessine .
Porter à la scène La Faculté des rêves , roman sismique et « azimuté » comme le dit elle-même Sara Stridsberg, relevait de la gageure, un défi que Christophe Rauck relève magistralement.
Encore quelques jours à l’affiche du Théâtre du Nord à Lille, ce spectacle exceptionnel et à voir aussi bien pour sa facture scénique que pour son propos sera visible en tournée.

La Faculté des rêves de Sara Stridsberg. Mise en scène Christophe Rauck avec : Anne Caillère, Cécile Garcia Fogel, Mélanie Menu, Christèle Tual, David Houri, Pierre-Henri Puente (durée 2h05)

Théâtre du Nord CDN de Lille jusqu’au 30 janvier tel 03 20 14 24 24
www.theatredunord.fr

En tournée  : 15-16 avril Montluçon (Théâtre des Îlets), du 23 avril au 6 mai Théâtre de Gennevilliers (T2G), du 12 au 19 mai Le Monfort/ Théâtre de la Ville.

Photos ©Jean-Louis Fernandez

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