Toulouse - Théâtre du Capitole - jusqu’au 10 février 2008

La Dame de Pique de Piotr Ilyitch Tchaïkovski d’après Alexandre Pouchkine

Tugan Sokhiev embrase le cauchemar d’un damné des jeux de l’amour et des hasards

La Dame de Pique de Piotr Ilyitch Tchaïkovski d'après Alexandre Pouchkine

Un orchestre électrisé par un jeune chef de génie, des voix à faire pâlir les étoiles, une mise en scène à contre courant de la tradition : une partie du public toulousain, familier des parcours sans faute de Nicolas Joël, a dû se trouver en état de choc avec cette Dame de Pique magistralement dirigée et chantée, mais offrant une vision délibérément décalée du chef d’œuvre que les frères Tchaïkovski, Piotr pour la musique et Modeste pour le livret, ont tiré d’une nouvelle aussi brève que fulgurante d’Alexandre Pouchkine.

Arnaud Bernard est un metteur en scène encore peu connu de nos tréteaux malgré une carrière qui l’a fait voyager d’Italie, aux Etats-Unis, aux Pays Bas, et de Nantes à Marseille, avec un point d’ancrage à Toulouse. Ex-assistant de Nicolas Joël et de Jean Claude Auvray il a puisé chez eux maîtrise et savoir faire. Mais il est manifestement aussi sous influence de la génération des Marthaler, Warlikowski ou autre Lev Dodine qui dépoussièrent à grands coups de balais les vieilles lunes du patrimoine.

L’ivresse du jeu qui mène à la folie

Comme l’avait fait le russe Dodine à Bastille en 1999, Arnaud Bernard est remonté aux sources littéraires de l’oeuvre, au petit conte diabolique de Pouchkine où l’ivresse du jeu exclut tout autre sentiment et mène à la folie. Mais Tchaïkovski donne au héros Herrmann une dimension à la fois plus sentimentale et plus humaine. Ici il aime pour de bon Lisa, qui n’est plus la pupille malheureuse de la comtesse aux trois cartes, mais sa petite-fille choyée. C’est pour elle qu’il veut percer le secret qui devrait lui donner les moyens de l’épouser. Egaré par sa double passion des jeux de l’amour et des hasards, il ne supportera pas de perdre là où il avait cru détenir la certitude de gagner et se tire une balle dans la tête.

Visions de morgue ou de caserne, d’hôpital ou d’asile

On dit qu’avant de rendre le dernier soupir les mourants voient défiler leur vie en noir et blanc. C’est ce cauchemar-là, cette suite de flash-backs glacés, mécaniques qu’Arnaud Bernard semble avoir pris pour angle. Du blanc, du noir, du gris, des hauts murs carrelés, lisses ou décorés de reliefs sculptés, la foule constituée de pantins aux gestes saccadés, visions de morgue ou de caserne, d’hôpital ou d’asile, on ne sait pas trop… Le mental se substitue au réel, le délire à la lucidité… jusqu’à l’apparition de la Grande Catherine en épouvantail à bretelle et à l’intermède du deuxième acte, la pastorale de la « Bergère Sincère », où Daphnis et Chloé passent des pelouses de l’Olympe au modeste intérieur d’un couple de la Russie d’aujourd’hui (ou de l’Union Soviétique d’hier ?) rejetant avec mépris le cadeau corrupteur d’une télévision en couleurs…

Si le parti pris est contestable – pourquoi tout ce remue-méninges à propos d’une histoire qui en dit autant racontée telle qu’elle a été conçue et écrite ? -, la cohérence de son exécution est indéniable. Tout se tient sur le fil d’une logique de l’inconscient et le défilé des tableaux blafards est souvent d’une grande beauté.

Tchaïkovski prend feu et rutile comme un diamant noir

Mais « prima la musica », c’est bien elle et elle seule qui l’emporte dans le tourbillon que lève pour elle le jeune Ossète Tugan Sokhiev, premier chef invité et conseiller musical de l’Orchestre National du Capitole depuis septembre 2005, étoile montante du réseau international des grands chefs d’orchestre. Avec lui Tchaïkovski prend feu et rutile comme un diamant noir, impossible de résister au torrent qu’il déclenche.
Belle distribution qui réunit entre autres les excellents Vladimir Chernov, Balint Szabo, Carolin Masur, Varduhi Abrahamyan. Barbara Haveman en Lisa n’est pas au mieux de sa forme, mais Raina Kabaivanska, comtesse impériale et droite comme un « i » à 75 ans, éblouit par sa présence, son jeu, son humour. Mais la vedette du spectacle reste Vladimir Galouzine qui s’est, semble-t-il, identifié corps et âme au personnage de Herrmann qu’il chante depuis près de quinze ans. La voix n’a rien perdu de sa puissance ni de sa souplesse de ses couleurs, elle s’est même enrichie de couleurs et son jeu halluciné de vieil enfant fragile et désemparé reste jusqu’à présent inégalé.

La Dame de Pique de P.I. Tchaïkovski d’après Pouchkine, orchestre et chœurs du l’Opéra national du Capitole, direction Tugan Sokhiev, mise en scène Arnaud Bernard, décors Alessandro Camera, costumes Carla Ricotti, lumières Patrick Méeüs, choregraphie Gianni Santucci. Avec Vladimir Galouzine, Barbara Haveman, Raina Kabaivanska, Boris Statsenko, Vladimir Solodovnikov, Balint Szabo, Varduhi Abrahamyan, Carolin Masur, Elena Poesina, Antoine Normand, Martin Mühle, Kyung Il Ko.
Toulouse – Théâtre du Capitole, les 31 janvier, 5 et 7 février à 19h30, les 3 & 10 février à 15h – 05 61 63 13 13 – www.theatre-du-capitole.org

crédit photo : Patrice Nin

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage,...

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