Bruxelles - La Monnaie au Cirque Royal jusqu’au 28 avril 2009

LUCIA DI LAMMERMOOR de Gaetano Donizetti

A Bruxelles, Lucia fait son cirque et triomphe

LUCIA DI LAMMERMOOR de Gaetano Donizetti

Pour qui n’est pas familier des productions de La Monnaie de Bruxelles, le transfert d’une production lyrique dans les murs du Cirque Royal surprend, dépayse et… enchante. C’est donc tout d’abord le lieu choisi pour raconter la triste saga de Lucia di Lammermoor de Gaetano Donizetti qui frappe l’œil, cette rotonde où dégringole sur deux niveaux des gradins de fauteuils pourpres, sa coupole qui surplombe l’espace avec ses ferrailles et treillis noirs et l’immense piste centrale recouverte d’un tréteau au sol parqueté.

Les Bruxellois en avaient pris l’habitude durant les mois où le bâtiment de La Monnaie fut soumis à des travaux de rénovation : les activités du fameux théâtre du quartier de la Bourse furent alors transférées dans les murs de ce Cirque Royal construit en dur et jouissant d’une étonnante acoustique.

Pour cette production, aucune fermeture temporaire poussa son héroïne hors les murs de la maison mère mais un choix délibéré du metteur en scène flamand Guy Joosten, une façon de créer un espace de proximité où le public se trouve pour ainsi dire en relation directe avec les protagonistes de cette tragédie puisée par Gaetano Donizetti chez Walter Scott pour en faire le chef d’œuvre belcantiste que l’on ne se lasse pas de voir, d’entendre et de jouer. On avait découvert Joosten à la Monnaie réalisant un magnifique Werther où tout se concentrait sur l’intimité (voir webthea du 20 décembre 2007). C’est l’option inverse qui prévaut pour cette Lucia errant dans une zone dilatée où sa révolte et sa folie ne trouvent pas de remparts pour s’y cogner

Le plus redoutable air de folie du répertoire lyrique

C’est l’histoire bien rodée des contes et légendes, des Rodrigue, des Roméo, de familles ennemies dont deux enfants bravent les interdits, s’aiment d’amour fou et en meurent. Celle-ci née dans les brumes de l’Ecosse de la fin du XVIIème siècle pourrait aujourd’hui avoir de troublantes similitudes avec certains faits divers où des filles à peine pubères sont mariées de force par leur père ou leur frère à des hommes qu’elles ne connaissent pas mais qui apporteront à leur famille l’aisance économique qui lui fait défaut. Vendues comme marchandises. Comme Lucia cédée par son frère Enrico au riche lord Arturo pour renflouer les caisses en dépôt de bilan de la famille Ashton. Mais cette Lucia, éprise d’Edgardo de Ravenswood, refuse le troc, Enrico monte alors une machination qui lui fait croire que celui auquel elle a juré fidélité la trompe et l’abandonne. Elle en perdra la raison et Donizetti lui confectionnera le plus célèbre et le plus redoutable air de folie du répertoire lyrique.

L’amour toutes griffes dehors

Guy Joosten ne cherche pas à actualiser sur des données en référence à certains extrémismes religieux, il table sur une sorte d’intemporalité de notre temps, paysans en kilts et vêtements hors d’âge, bourgeois en complets vestons, smokings et boutons de manchettes, robes de gala et soubrettes en tabliers et coiffes blanches. Toute l’action se conjugue sur le thème de la violence, violence des situations, violences des réactions, l’amour lui-même se pratique toutes griffes dehors.

Le tréteau de la piste centrale devient taverne au premier acte avec chaises et tables de bois rustique et se transforme, durant le 2ème et le 3ème acte, en salle de noces structurée par une longue table que des serveuses zélées remplissent de vaisselle fine, de fleurs et d’argenterie (décors de Johannes Leiacker). A l’avant-scène, une autre table et un fauteuil de bureau à roulettes figurent l’espace des décideurs, chefs de famille. Côté jardin une échelle raide et pas vraiment utile mène à l’habitacle haut perché de Lucia ce qui oblige ceux qui l’empruntent à une visiblement inconfortable gymnastique.

Des déchaînements d’orage aux fluidités belcantistes

L’orchestre est enfoui dans un écrin d’arbres et de taillis en fond de salle, inversant ses rapports avec les chanteurs et avec le public (des vidéos accrochées autour de l’arène du cirque renvoient les battues du chef aux chanteurs). Les petites lampes qui éclairent les pupitres font de loin office de lampions pour fête campagnarde. Le son passe très bien cette barrière inhabituelle, le chef anglais Julian Reynolds mène en vivacité et précision le toujours excellent orchestre symphonique de la Monnaie dans tous les dédales de cette musique qui passe des déchaînements d’orages aux fluidités belcantistes de ses nombreux et copieux morceaux vocaux.

Le bouquet de voix réunis pour les diaboliques arias de cette partition pour athlètes est remarquable de cohérence, de musicalité et intensité. Rien ne manque à cette distribution quasi exemplaire jusqu’aux plus petits rôles (Catherine Keen en suivante Alisa est parfaite). Angelo Veccia, baryton italien, change en glace le bronze de sa tessiture pour incarner Enrico, le frère bourreau, le ténor américain John Osborn compense un léger manque de puissance par un legato équilibré et des souples demi-teintes.

Papillon de nuit titubant de plaisir comme de délire

C’est à la soprano colorature roumaine Elena Mosuc qu’échoit la lourde tâche de défendre Lucia, sa passion et sa fatale dérive. Joosten en fait une Antigone rebelle, fringuée de tulle et de cuir noirs façon gothique qui rue et rugit devant le machisme des hommes qui veulent disposer d’elle comme d’une marchandise. Elle connaît le rôle, le personnage ambigu qu’elle a déjà chanté notamment à Zürich et à Toulouse, elle en maîtrise les embûches avec des aigus qui grimpent haut tout en restant satinés, un beau médium et quelques graves un peu courts sur pattes. La voilà, papillon de nuit aimantée par son soleil intérieur, amoureuse sensuelle jouant de son corps autant que de sa voix, titubant de plaisir comme de délire, enroulée dans une robe de mariée camisole qu’elle découpe à coups de ciseaux frénétiques, ciseaux bientôt ensanglantés par les coups portés à l’époux imposé, puis arme du geste fatal qui la délivre d’un monde où elle n’a plus sa place.

A l’opposé de l’interprétation de Natalie Dessay qui fait de Lucia une ado zombie à peine sortie de l’enfance (voir webthea du 18 septembre 2006), Elena Mosuc figure une vraie femme déjà, ronde et consciente, folle mais fière, une superbe performance acclamée debout par une salle émue et comblée.

Lucia di Lammermoor de Gaetano Donizetti, livret de Salvadore Cammarano d’après Walter Scott, orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie de Bruxelles, direction Julian Reynolds, mise en scène Guy Joosten, décors Johannes Leiacker, costumes Jorge Jara, lumières Wolfgang Goebbel. Avec Elena Mosuc (et Nino Machaidze en alternance), John Osborn (et Charles Castronovo en alternance), Angelo Veccia (et Lionel Lhote en alternance), Jean-François Borras, Giorgio Giuseppini (et Giovanni Furlanetto en alternance), Catherine Keen, Carlo Bosi.

Bruxelles - la Monnaie au Cirque Royal , les 14, 15, 17, 18, 21, 23, 24 & 28 avril à 20h, les 19 & 26 avril à 15h.

+32 (0)70 23 39 39 - www.lamonnaie.be

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage,...

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