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Critiques / Opéra & Classique

LE GRAND MACABRE de Gyorgy Ligeti d’après Michel de Ghelderode

par Caroline Alexander

Ligeti, Ghelderode, la Fura dels Baus : rencontre au sommet de la truculence

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Breughel revisité par Gaudi et Salvador Dali ? Pourquoi pas ! Cet étrange transfert lui était peut-être prédestiné. C’est en tout cas ce que prouvent sur la scène de la Monnaie de Bruxelles Alex Ollé et Valentina Carrasco, deux des très remuants associés du collectif catalan la Fura dels Baus, qui viennent de mettre en images et en mouvements Le Grand Macabre de Gyorgy Ligeti, son unique opéra inspiré de La balade du Grand Macabre de Michel de Ghelderode. La rencontre de leurs deux univers tombe pile, comme s’ils avaient été inventés l’un pour l’autre. Démesure et truculence sur fond de métaphysique en tissent la toile de fond. Il y a, vissé sur la destinée humaine, l’irrépressible peur de la fin : fin de vie vers un néant dont on ne connaît rien, fin du monde dans une apocalypse dont personne ne peut prévoir les contours.

Personne vraiment ? Les poètes, les rêveurs se chargent de leur donner la consistance de leur imaginaire. Michel de Ghelderode (1898-1962) est ce dramaturge flamand qui rédigeait en français les kaléidoscopes de ses visions. Sire Halewijn, Pantagleize, Barabbas, Don Juan : le sexe, l’ivresse, la mort en sont souvent les points d’ancrage, surtout la mort une obsession née dès son premier écrit, La Mort » regarde par la fenêtre, puis La farce de la Mort, un texte pour marionnettes, cette "Mort" enfin magnifiée dans son chef d’œuvre La balade du Grand Macabre.

Collages, spasmes et fragmentations du réel

Gyorgy Ligeti (1923-2006) et ses kaléidoscopes sonores ne pouvait que se trouver en terrain familier avec Ghelderode qui comme lui usait des collages, des spasmes, des fragmentations du réel vers la fiction la plus débridée. Deux écritures extrêmes, des notes par milliers et des charretées de mots. Tous les personnages restent au rendez-vous moyennant quelques maquillages sur leurs noms – Necrozotar devient Nekrotzar, Porprenaz l’ivrogne devient Piet the Pot, et Videbolle le philosophe se transforme en Astradamors, etc…

Créé à Stockholm en 1978, révisé et chanté en anglais pour le Festival de Salzbourg en 1997, une production qui fut présenté un an plus tard au Châtelet de Paris dans la mise en scène de Peter Sellars, ce Grand Macabre ne connut qu’une brève version française à l’Opéra National de Paris en 1981 dans une mise en scène controversée de Daniel Mesguich.

Poses alanguies et sadomasochisme de carnaval

Frode Olsen (Astradamors) - Ning Liang (Mescalina)

C’est la version salzbourgeoise en langue anglaise qui est retenue à Bruxelles où elle explose de folie, d’excès, de fantaisie en roue libre. Les astuces de morceaux filmés s’intègrent au décor et le fait respirer comme s’il était vivant. C’est d’ailleurs sur un écran géant que commence et s’achève le spectacle avec en gros plan le visage d’une femme qui se gave de médicaments et qui a peur. L’écran s’efface et le corps de la femme apparaît, gigantesque sculpture affalée qui tournera sur elle-même en poses alanguies, ouvrira ses membres d’où s’échapperont les citoyens de Breugellande : Nekrotzar l’annonciateur de la fin du monde, armé de sa faux et de sa trompette s’extrait de sa tête, l’infantile prince Go-go (alias Goulave) de la raie de son cul, les amoureux androgynes, aux corps écorchés vifs, de la pointe de ses seins, tandis que l’entrelacs mou de ses intestins s’ouvre sur la cuisine où des troufions de bande dessinée font mitonner les recettes d’un sadomasochisme de carnaval. De bout en bout les inventions giclent toujours en accord avec la musique que l’orchestre symphonique de la Monnaie dirigé par le chef anglais Leo Hussain sert avec une ardeur d’enfer. Les percussions roulent, l’orgue gronde, la mandoline minaude, le clavecin égrène ses clous…

Les interprètes font des galipettes sur le décor, s’envolent dans les cintres, shootent dans des crânes comme au foot, jouent et défient avec panache ces airs qui n’en sont pas et qui sont d’une difficulté extrême. Deux distributions se départagent les rôles de Nekrotzar et de son poivrot de valet Piet the Pot : c’est la deuxième qui était à l’affiche dimanche 29 mars en matinée. Si Alexandre Kravets en compagnon pochetronné réussit à s’imposer en humour et en voix et à faire oublier que le ténor Chris Merritt assure les principales représentations, Pavlo Hunka en revanche peine à rendre crédible le terrible Nekrotzar, le timbre pâle et la présence sans mystère. On regrette alors d’avoir manqué le toujours remarquable Werner Van Mechelen.

Sales gamins montés en graine

Tous les autres sont en poste fixes et en forme débridée. Frances Bourne et Ilse Eerens, deux voix féminines pour le couple d’amoureux, Frode Olsen en Astradamors, le philosophe qui scrute les étoiles et qui panique devant l’hystérie de sa femme, Mescalina (alias Salivaine) à laquelle la soprano Ning Liang prête la souplesse de sa voix et de son corps gracile. Les ministres blancs et noirs (Eberhard Francesco Lorenz et Martin Winkler) forment un duo désopilant de sales gamins montés en graine et le contre-ténor Brian Asawa fait l’enfant en prince Go-go boulimique tandis que la merveilleuse Barbara Hanningan, d’abord en Venus planante puis rampant en Gepopo, le chef de police secrète, met autant de grâce et d’aplomb dans ses danses que dans ses folles vocalises.

Un seul regret : l’entracte qui rompt inutilement le charme d’une œuvre qui compte tout juste une heure et cinquante minutes de musique.

« Ne craignez pas la mort, bonnes gens, elle viendra mais pas maintenant… vivez jusque-là dans la joie ! ». Musique en délire, texte en cataractes burlesques, morale au goût de vivre. Plutôt ivres que morts, soyons ivre-morts…

Le Grand Macabre de Gyorgy Ligeti, livret du compositeur et de Michael Meschke d’après La balade du Grand Macabre de Michel de Ghelderode, orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie, direction Leo Hussain, conception et mise en scène Alex Ollé (La Fura dels Baus) & Valentina Carrasco, décors Alfons Flores, costumes Lluc Castells, lumières Peter Van Praet. Avec, en alternance Chris Merritt et Alexandre Kravets (Piet the Pot), Werner Van Mechelen et Pavlo Hunka (Nekrotzar) et en continu Frances Bourne, Ilse Eerens, Frode Olsen, Ning Liang, Barbara Hanningan, Brian Asawa, Eberhard Francesco Lorenz, Martin Winkler, Bernard Villiers, Gerard Lavalle, Jacques Does.

Bruxelles – la Monnaie, les 24, 26, 27 et 31 mars, 1, 2, 4 & 5 avril à 20h, le 29 à 15h.

+32 (0) 70 233 939 – www.lamonnaie.be

Photos (c) Bernd Uhlig

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