Opéra National de Paris - Bastille - jusqu’au 28 mars 2010

L’Or du Rhin de Richard Wagner

Belle tenue de route pour le retour tant attendu de l’opéra prodigue

L'Or du Rhin de Richard Wagner

On l’aura dit et redit, et regretté autant de fois, l’œuvre phare de Richard Wagner ce Ring du Nibelungen, cette Tétralogie en un prologue et trois journées, soit 15 à 16 heures de musique selon la nervosités des tempi des chefs, était absente des plateaux de l’Opéra National de Paris depuis 1957. Au-delà d’un demi siècle donc à se languir pour les "wagnerophiles" et autres "wagnerolâtres", et, pour les caisses à se passer de la manne que représente la programmation de ce must lyrique dont les places s’arrachent parfois plusieurs saisons à l’avance.

Paris pour autant n’en était pas complètement orphelin puisque le Châtelet l’avait par deux fois programmé, en 1994 sous le mandat de Stéphane Lissner, une production plutôt grisaille signée Pierre Strosser, puis en 2005, sous le règne de Jean-Pierre Brossmann, celle griffée « haute couture » lyrique par Robert Wilson. (voir webthea du 25 octobre 2005)

Le voici donc enfin posé dans les espaces du vaisseau Bastille, un cadre qui lui permet de respirer large et que le metteur en scène Günter Krämer a taillé aux mesures d’une poésie à la fois aquatique et en sous-sol : le Rhin, ses filles et son or, la mine où œuvre l’armée de nabots à la solde d’Alberich et de Mime. Depuis la légendaire mise en scène de Patrice Chéreau à Bayreuth on a pris l’habitude de conférer une destinée politique à la saga islandaise des Eddas dont Wagner s’inspira.

Drapeaux rouges et tracts revendicateurs

Le travail de Krämer se situe en ligne droite de cette mode d’actualisation sociale. Qu’il allège à coups d’images allégoriques et d’un certain humour. Les dieux sont et restent des imposteurs profiteurs et menteurs qui, du haut des échelles qui les mènent au sommet du globe terrestre, trafiquent et abusent du peuple et surtout des travailleurs : ces géants auxquels la jeunesse éternelle de Freia avait été promise en guise de salaire pour avoir construit le palais céleste du Walhalla. Freia refusée, en signe de révolte, ils brandiront des drapeaux rouges et feront tomber sur les spectateurs des tracts revendicateurs de la même couleur portant cet avertissement en quatre langues : « tout pouvoir t’est venu par eux, ta puissance a été fixée selon leur règle ».

Krämer est peu connu en France malgré une Ariane à Naxos délicieusement déjantée autrefois mise en scène à l’Opéra de Lyon. En Allemagne il figure depuis longtemps parmi les valeurs sûres du dépoussiérage des classiques, il en a les qualités imaginatives et aussi les tics jadis provocateurs mais qui ne le sont plus. Son Or du Rhin charrie des pelletées d’idées, des images, des effets de miroirs de haut en bas et de bas en haut, des détournements facétieux, comme ces filles du Rhin de music hall, aux sexes et nichons rouges brodés sur des blanches robes à paillettes, ce Loge bouffon cradingue, ces ouvriers casqués, ces nains mineurs de fond, ou encore, ces dieux corsetés dans des cuirasses couleur chair, bodybuildées de muscles saillants. Des oriflammes frappées en caractères pâles du nom de « Germania » annoncent les lettres du même mot qui, en finale, viennent s’accrocher triomphalement sur les marches du pouvoir. La lecture politique est scellée de malice.

Alberich braillard monté sur ressorts

Les voix sont belles, sans éclat particulier, ni révélation, ni surprise. D’un Ring à l’autre, l’interprétation de Wotan pose presque autant de problèmes que celle d’un Don Giovanni, personnage par essence mythique dont chacun trimballe un modèle inconscient. Séducteur et crapule, il faut qu’il fascine. Falk Struckmann, qui fut un Hollandais volant convainquant dans ce même théâtre, en est loin aujourd’hui, la voix fatiguée est monochrome et le magnétisme absent. Mais c’est un pro aguerri, il connaît le métier et s’en sert. Peter Sidhom, en Alberich braillard monté sur ressort, vocalement un peu retenu au début prend peu à peu de l’assurance, Sophie Koch, à la fois chaude et fragile, incarne une Fricka étrangement aimante, Kim Begley chante et joue Loge avec une ironie de funambule, les basses Iain Patterson et Günther Groissböck confèrent force et doutes aux géants Fafner et Fasolt, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke est un Mime trouillard à souhait. La contralto chinoise Qiu Lin Zhang reprend le rôle de Erda avec le bonheur et la somptuosité qu’on lui connaît dans ce personnage entre ciel et terre.

A petits pas vers les cimes wagnériennes

On attendait beaucoup aussi des débuts du nouveau directeur musical de l’Opéra de Paris, le jeune Philippe Jordan. Si ses battues ne soulèvent pas l’enthousiasme, elles emportent l’écoute dans une douceur hypnotique. Intimidé peut-être par l’ampleur de l’enjeu il s’y plonge pianissimo, prenant à petits pas l’envol vers les cimes wagnériennes. La suite nous dira s’il réussit à les atteindre.

L’Or du Rhin, prologue de l’Anneau du Nibelungen de Richard Wagner, orchestre de l’Opéra National de Paris, direction Philippe Jordan, mise en scène Günter Krämer, décors Jürgen Bäckmann, costumes Falk Bauer, lumières Diego Leetz, mouvements chorégraphiques Otto Pichler. Avec Falk Struckmann (et Egils Silins les 19 et 28 mars), Samuel Youn, Marcel Reijans, Kim Begley, Peter Sidhom, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Iain Paterson, Günther Groissböck, Sophie Koch, Ann Petersen, Qiu Lin Zhang, Caroline Stein, Daniela Sindram, Nicole Piccolomini.

Opéra Bastille, les 4, 10, 13, 16, 19, 22, 25 mars à 19h30, le 28 mars à 14h30

En France : 08 92 89 90 90 – depuis l’étranger : +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage,...

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