Paris, Comédie-Française jusqu’au 6 janvier 2012
L’Ecole des femmes de Molière
Faut-il prendre Arnolphe en pitié ?

Jacques Lassalle monte L’Ecole des femmes pour la seconde fois. Sa première version, c’était un sage hommage à Louis Jouvet, avec la reproduction du décor de Christian Bérard. A présent, le metteur ne scène se libère de ses références et, avec sa scénographe Géraldine Allier, commence par une bonne idée : il transpose la maison où est enfermée Agnès dans une île, on ne peut lui rendre visite qu’en montant dans une barque ! Voilà qui intensifie et agite la comédie mais qui ne change guère le style de Lassalle, fait d’une attention maniaque aux malheurs des personnages, parfois bouleversante, parfois susceptible d’étirer dangereusement l’action. Pourtant, la soirée part bien, en effet. Il y a ce décor amusant, les domestiques qui gardent Agnès sont de joyeux drilles gaillards (Pierre Louis-Calixte est fort plaisant, même si l’idée de faire des deux serviteurs des lubriques frôle les conventions du boulevard) et Thierry Hancisse dégage vite une grande puissance dans le rôle d’Arnolphe. Sanglé dans un juste-au-corps bordeaux, qui évoque l’uniforme, le collège, la chaire d’université, il tient plus du doctrinaire que du bourgeois. Agnès, enfin, est charmante : Julie-Marie Parmetier compose une jeune fille plus décidée que rêveuse, et elle le fait très bien.
Mais le plaisir ne tient pas tout à fait la distance. Lassalle veut trop qu’on plaigne son Arnolphe, qu’on s’identifie à sa plainte. Cette attitude de compréhension à l’égard d’Arnolphe, seul le duo Bezace-Arditi en avait trouvé le secret. Car comment plaindre Arnolphe, ce méchant raisonneur qui embastille une adolescente ? Il faut une dose de poésie, de fantaisie dans l’obstination. Sinon comment prendre cet infâme en pitié ? Grand acteur, Thierry Hancisse fait ce qu’on lui dit de faire : il tonne, il sanglote, il proteste. Et le spectacle bascule un peu dans la grandiloquence. Lassalle semble oublier que le style de Molière est souvent rhétorique et qu’il ne faut pas le jouer ainsi, si l’on veut conserver la vivacité de l’action.
La soirée n’est pas sans brio, surtout à la fin. Au moment où le texte est le plus tiré par les cheveux – cette Agnès n’est pas une inconnue, mais la fille d’un ami disparue, etc., on connaît les acrobaties de Molière pour retomber sur les pieds de l’intrigue à l’ultime moment – les acteurs chargés des rôles secondaires, Jérémy Lopez, Yves Gasc, Gilles David, Simon Eine jouent avec une telle sincérité feinte que l’invraisemblable devient une folle source de gaîté. Donc trop de temps allongé, un mauvais sens du tempo, une gravité qui se prend trop au sérieux, un rire aux clins d’œil trop faciles mais une transposition géographique inspirée, un dispositif ingénieux, bien exploité où se déploie une interprétation en très belle santé.
L’Ecole des femmes de Molière, mise en scène de Jacques Lassalle, scénographie de Géraldine Allier, costumes de Renato Bianchi, lumières de Franck Thévenon, réalisation sonore de Daniel Girard et Jean-Luc Ristord, assistant à la mise en scène : Julien Bal, avec Yves Gasc, Simon Eine, Thierry Hancisse, Céline Samie, Pierre Louis-Calixte, Gilles David, Julie-Marie Parmentier, Jérémy Lopez. Comédie-Française, en alternance jusqu’au 6 janvier, tél. : 0 825 10 16 80. (Durée : 2 h 55, entracte compris).
photo Cosimo Mirco Macliocca




