A l’Odéon-théâtre de l’Europe jusqu’au 13 avril 2025
L’Amante anglaise de Marguerite Duras
Histoire d’une meurtrière sans mobile apparent

L’Amante anglaise est en fait la menthe anglaise, mal orthographiée par Claire Lannes, étrange personnage inspiré d’un fait divers datant de 1949 qui impressionna Marguerite Duras. À Savigny-sur-Orge, une femme a tué son mari de méchante manière ; elle a dépecé le cadavre dont elle a jeté les morceaux dans des trains de marchandises du haut d’un viaduc. Le recoupement ferroviaire a permis de reconstituer l’histoire et le corps sans tête, et surtout de mettre la main sur la coupable qui a avoué sans aucune difficulté, sans pourtant pouvoir expliquer son geste. Elle a toujours refusé de dire où est la tête du cadavre qu’on ne retrouvera jamais. Duras transfigure les faits ; le drame se situe à Viorne (ville imaginaire dont le nom est celui d’un arbuste odorant aux fleurs blanches), ce n’est plus le mari mais une cousine, sourde et muette, qui vit chez Pierre et Claire Lannes, qui est assassinée.
La pièce met en scène l’interrogatoire de Pierre et Claire Lannes, en deux parties d’égale longueur, par un homme dont on ignore le statut (la voix de l’auteur, ou du spectateur, qui cherche à faire la lumière sur les motivations de cet acte que le personnage ne comprend pas lui-même ?
Duras a d’abord écrit Les Viaducs de Seine-et-Oise, puis, insatisfaite, elle en fera le roman L’Amante anglaise qu’elle adaptera ensuite pour le théâtre. Quelques grandes comédiennes ont été Claire Lannes. Madeleine Renaud en 1968, en 1999, Suzanne Flon, Ludmilla Mikael. En 2017, ce sera Judith Magre, en 2025, Sandrine Bonnaire, Dominique Reymond. Chacune de ces interprétations met en lumière la complexité de ce personnage central, chaotique, tourmenté, parfois la tête ailleurs, peut-être menacé par la folie, en tout cas seul, comme abandonné, et d’une ambiguïté inquiétante contrairement aux personnages masculins au profil plus simple, fonctionnel. Deux rôles de faire-valoir pour deux acteurs d’une présence intense. Laurent Poitrenaux est Pierre Lannes, le mari, qui révèle à son insu les dysfonctionnements de son couple, l’incommunicabilité et les silences qui les unissent et les séparent sournoisement. Nicolas Bouchaud, l’interrogateur bienveillant, pose des rafales de questions à la recherche d’hypothèses plausibles. Vêtue d’un pull et d’une longue jupe plissée noirs, chaussée de délicate Derby noires, les cheveux tirés, Dominique Reymond est cette femme fragile, en deuil, (d’elle-même ?), comme repliée sur sa vérité. Tout à coup l’attitude est fière, Claire Lannes semble manipuler l’interrogateur, ou se le fait croire.
Le sujet de la pièce n’est pas le crime en soi, mais la nécessaire recherche du mobile. C’est aussi une réflexion sur les frontières de la folie. En préambule et en écho à l’intérêt de Duras pour les faits divers, Nicolas Bouchaud, raconte hors scène, l’histoire de cet étudiant japonais qui, en 1981, a tué et cannibalisé une étudiante qu’il avait invitée dans son studio pour dire des poèmes. La fascination de Duras pour ces drames lui a coûté de fâcheux dérapages dans le journal Libération, à propos de l’affaire Grégory en 1984. Pourtant elle s’est sincèrement engagée dans la presse pour donner de la voix à ceux qui n’ont pas la parole.
Dans le théâtre de Duras, le langage seul est action. Elle n’explique pas ses personnages. Duras tenait à l’immobilisme de l’action et au respect de ses partis pris de scénographie. Elle voulait les interprètes en costumes de ville, devant un rideau de fer, avec une table et deux chaises. La metteuse en scène Emilie Charriot a passé outre ces volontés spécifiques sans en trahir l’esprit. Elle a gardé les deux chaises et les tenues de ville, et structuré l’espace par la lumière. Un carré de néons d’un blanc cru diffuse une lumière blanche sur le quadrilatère de l’espace scénique blanc comme neige, comme l’innocence, comme l’éclairage aveuglant d’un interrogatoire de police. Quant à Claire, elle ne voit pas clair en elle.
À la fin des fins, l’interrogateur, maître de ses émotions jusque-là, jette l’éponge, en se jetant sur le sol dans la posture d’une victime abattue. À travers l’horrible meurtre de sa cousine sourde et muette, Claire Lannes a tué l’incommunicabilité et le silence qui l’oppressaient dans son couple (peut-être tue-t-elle la cousine pour ne pas tuer le mari, comme il le suggère lui-même), ainsi que la volonté opiniâtre de l’interrogateur qu’elle a réussi à décourager. La meurtrière triomphe en douceur, le mystère du mobile du crime reste entier. Emilie Charriot propose une lecture subtile de la pièce dont la force repose sur le jeu admirable des comédiens, cadrés dans un espace géométrique aussi net et lisse que l’esprit des personnages est confus et troublé.
L’Amante anglaise de Marguerite Duras. Mise en scène Émilie Charriot. Avec Nicolas Bouchaud, Laurent Poitrenaux et Dominique Reymond. Dramaturgie, Olivia Barron. Lumière, scénographie, Yves Godin. Costumes, Caroline Spieth. Régisseur général et lumière, Thierry Mor. A l’Odéon-théâtre de l’Europe, Ateliers Berthiers, à 20h jusqu’au 13 avril 2025. Durée : 1h40.
© Sébastien Agnetti
www.theatre-odeon.eu
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