Strasbourg, Mulhouse, Colmar - Opéra National du Rhin - jusqu’au 26 avril 2009
JEPHTA de Georg Friedrich Haendel
Haendel porté au zénith
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- 31 mars 2009
- Critiques
- Opéra & Classique
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Un oratorio acclamé par une ovation debout à laquelle seul un baisser de rideau intempestif a mis fin, l’événement est plutôt rare. Il vient d’avoir lieu à Strasbourg, à l’Opéra National du Rhin à l’issue de la première de Jephta de Georg Friedrich Haendel. Qu’en aurait pensé son auteur s’il avait pu deviner que son œuvre ultime composée à l’âge de 66 ans alors que la cécité menaçait sa vue et que l’inspiration s’épuisait, soulèverait deux siècles et demi plus tard un tel enthousiasme ? Que la ferveur d’une œuvre navigant entre fatalité et rédemption traverserait à jamais l’espace et le temps ? Que comme le chante le chœur à la fin de l’acte II « what ever is, is right » - « que tout ce qui est, est juste » ?
Pas vraiment… Si la somptueuse austérité de sa musique connut ce triomphe c’est parce qu’elle fut portée au zénith haendélien par le Freiburger Barockorchester sous la direction précise et habitée du chef anglais Ivor Bolton, parce que la mise en scène à la fois humble et prodigieusement imaginative de Jean-Marie Villégier et Jonathan Duverger lui conçut un écrin idéal.
Jephta, c’est dans la lignée des parricides bibliques ou mythologiques, l’histoire sans cesse renouvelée de l’engagement au sacrifice d’un guerrier au Dieu – ou aux dieux - qu’il adore pour prix de sa victoire. Ainsi d’Abraham promettant Isaac, à Agamemnon ou Idoménée acceptant d’offrir leur enfant – Iphigénie fille du premier ou Idamante fils du second – on retrouve la même problématique dans ce Jephta, demi-frère bâtard de Zebul, grand Juge des Israélites de Galaad soumis aux idolâtries des Ammonites.
L’oublié de la lignée
C’est lui, le marginal, l’oublié de la lignée qui est appelé à la rescousse pour se débarrasser enfin des oppresseurs. Il s’y engage et engage en même temps sa parole : s’il est vainqueur il offrira à l’Eternel la première personne qui se présentera à ses yeux qui « sera à jamais à toi ou sacrifiée ». Ce sera Iphis, sa fille bien aimée venue à la rencontre de son héros de père… « How dark, ô Lord, are thy decrees… Seigneur, qu’ils sont obscurs tes commandements… »
Haendel traite son oratorio à la façon d’un opéra. La musique, souvent ramassée en phrases brèves, va à l’essentiel, les arias, si riches de couleurs et de ruptures racontent l’histoire des protagonistes. Ceux vivent et agissent comme des personnages de théâtre. Presque pas d’action, l’ennemi n’intervient jamais en direct, tout est concentré dans l’art de la narration. Sa transposition scénique s’inscrit ainsi presque naturellement.
Un petit saut de 26 siècles
Pour Jean-Marie Villégier auquel on doit de si beaux moments de théâtre et d’opéra (la résurrection de Atys de Lully, et aussi Médée, Rodalinda Hippolyte et Aricie), pas question ici d’actualisation au forceps dans le monde d’aujourd’hui selon les pratiques à la mode. Mais quand même, fait-il remarquer, « un petit saut de 26 siècles » qui transpose les temps bibliques vers ceux plus proches de ceux de Haendel, quand naissait en terres anglaises le puritanisme des églises protestantes. Un choix, une esthétique qui s’accordent à merveille à sa musique et au livret que lui rédigea le révérend Thomas Morell.
Le décor de Jean-Marie Abplanalp souvent associé au travail de Villégier figure un lieu volontairement mal défini : un sol de parquet blond, des murs lambrissés de bois patiné encadrant une large porte coulissante s’ouvrant sur tous les possibles, une mezzanine en plongé verticale où s’étage les visages clairs et les costumes noirs du chœur… Est ce un temple ou le hall d’entrée d’un palais spartiate ? Qu’importe puisqu’il laisse libre cours aux images échappées du Siècle d’Or de la peinture hollandaise, des clairs-obscurs à la Vermeer, Rembrandt ou Pieter de Hooch, mais aussi Holbein et les espaces nus de Pieter Saenredam.
Des acteurs, des danseurs escortent les personnages, forment pour eux des paysages, se transforment en arbres, en papillons, en rochers en balançoires dans des jeux de corps qui font penser aux codes des bunrakus japonais.
Un Jephta au phrasé pur
Mais que seraient ces images s’il n’y avait pour les magnifier les voix qui s’y accordent. La distribution réunie à l’Opéra du Rhin en a les tessitures, le souffle et la vaillance. Topi Lehtipuu, ténor australo-finlandais, calme et raide comme la justice qu’il incarne, est un Jephta au phrasé pur, la mezzo soprano Anne Hallenberg incarne avec fougue et conviction Storgé, la mère visionnaire et révoltée, le superbe contre ténor Christophe Dumaux et la radieuse soprano Carolyn Sampson forment un couple d’extrême délicatesse, le baryton basse Andrew Foster William est un Zebul de sagesse et retenue. Enfin, pour couronner cette soirée de bonheur, les chœurs de l’Opéra National du Rhin dirigés par Michel Capperon ont magnifiquement servi Haendel et tous les siens.
Jephta de Georg Friedrich Haendel, livret de Thomas Morell, Freiburger Barockorchester direction Ivor Bolton, chœurs de l’Opéra National du Rhin direction Michel Capperon, mise en scène Jonathan Duverger et Jean-Marie Villégier, chorégraphie Sandra Pocceschi, décors Jean-Marie Abplanalp, costumes Patrice Cauchetier, lumières Patrick Méeüs. Avec Topi Lehtipuu, Ann Hallenberg, Carolyn Sampson, Christophe Dumaux, Andrew Foster-Williams, Suzana Ograjensek.
Strasbourg, Opéra National du Rhin les 27, 31 mars, 2 & 4 avril à 20h, le 29 mars à 15h - 0825 84 14 84
Mulhouse, La Sinne, les 17 avril à 20h, 19 à 15h – 03 89 33 78 00
Colmar, Théâtre Municipal le 26 avril à 15h – 03 89 20 29 02
Crédit photos : Alain Kaiser





