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J’y étais ! de Jean-Luc Moreau

par Gilles Costaz

Quelques vérités bonnes à dire

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Pour beaucoup, Jean-Luc Moreau est la machine à faire des succès du théâtre privé parisien. C’est vrai qu’au début de chaque saison, il y a toujours deux à trois comédies mises en scène par lui quasi au même moment, et deux à trois comédies qui trouvent leur public sans tarder. C’est un archer du rire qui envoie toujours ses flèches au cœur de la cible. Mais ne voir que cela, c’est oublier son grand passé d’acteur (il a été longtemps à la Comédie-Française, a joué sous la direction de Thamin ou Lavelli) et ses retours réguliers sur une scène au service d’œuvres nouvelles. Il était particulièrement surprenant, intense, troublant dans deux des dernières pièces d’Eric Assous, L’Illusion conjugale et Les Conjoints. L’homme n’a pas une seule facette et n’est pas à ranger précipitamment parmi les fournisseurs du théâtre standard. Mas qui est-il ? Voilà qu’il nous le dit lui-même dans le livre qu’il a écrit en collaboration avec Christian-Louis Eclimont, J’y étais.

Fils d’un médecin militaire très doué pour la comédie et l’infidélité
conjugales, Jean-Luc Moreau fait partie, au Conservatoire, de la génération Dussollier, Hiégel, Nicole Garcia. Ainsi entre-t-il vite au Français où il appréciera les grands aînés (Charon, Hirsch), ne sera pas bien vu par Pierre Dux (le chef) et goûtera le jeu complexe du répertoire en détestant les luttes intestines permanentes. Un jour, il vole de ses propres ailes – il l’avait déjà fait à 17 ans, quand il était devenu un Arlequin repéré par tout Paris -, s’implique dans un mouvement pour les auteurs contemporains, interprète beaucoup de rôles. Puis, en 1975, il signe une première mise en scène, pour rendre service. C’est à l’occasion d’un spectacle où il joue lui-même, Viens chez moi, j’habite chez une copine de Rego, Sèvres et Kaminka. C’est parti. Il sera désormais un metteur en scène très demandé, rejoignant et dépassant – dans ce rôle de capitaine de vaisseaux plus ou moins bien arrimés - des artistes comme Pierre Mondy (qu’il admire beaucoup).

Eloge du travail

Pour certains, le comique est l’école de la facilité. Pour Moreau, c’est l’opposé : la comédie est une affaire de rigueur et de travail. « Dans la vie, il n’y a pas de miracle, écrit-il. Il n’y a que du travail et de la stratégie ». Joyeux, Moreau ne plaisante plus dès qu’il s’agit de trouver un personnage, régler des déplacements, atteindre le bon rythme. Il égrène un certain nombre de vérités bonnes à dire. D’ailleurs, c’est un passionné de Proust. Il connaît la musique que portent les mots. Occupé à diriger les autres, il en arrive, dans son livre, à ne plus parler de lui-même – même s’il salue bien des fois sa femme, l’actrice Mathilde Penin. Il multiplie les portraits et les révélations, nous apprenant par exemple que, déjà, à la reprise de Madame Marguerite, Annie Girardot jouait avec une oreillette. C’était dix ans avant que Depardieu ne s’y mette à son tour. Jean-Luc Moreau ne fait pas dans l’hagiographie. Il voit un avers à tous ceux dont il fait l’éloge, mais sans méchanceté aucune, juste dans une volonté d’être juste. Il a trop connu les caractères qui explosent en vol, pendant les répétitions. « Me considérant comme une véritable éponge, j’aime surfer sur les crises, note-t-il. Ça ne m’effraie pas. Et même, ça me stimule ».

Une galerie de portraits

Il parle très bien de Pierre Arditi, Michel Leeb, Darry Cowl, Alain Delon, de beaucoup d’autres (dont Bernard Tapie, qu’il massacre). Mais sans doute sa tendresse la plus grande la garde-t-il pour Eric Assous, son auteur favori d’aujourd’hui, et Jean-Pierre Bisson, son auteur d’autrefois, auquel il consacre des pages remarquables. Comme le livre est solide, on ne s’en voudra pas de relever quelques erreurs. Isabelle Adjani n’a pas joué Maison de poupée avec Niels Arestrup, mais Mademoiselle Julie. (p. 154). Si, Annie Girardot a refait du théâtre après Madame Marguerite (p. 182) : elle a au moins joué Les Chutes du Zambèze à Chaillot et une mauvaise comédie de Jean-Pierre Coffe. Pourquoi y a-t-il une mention d’Andreas Voutsinas dans le titre du chapitre 15 alors qu’il n’en est pas question dans le texte ? Une coupe de l’éditeur ?
Jean-Luc Moreau a gardé l’insolence de cette génération Belmondo-Marielle-Perrin qui cassait la baraque par sa générosité dans le jeu et non par les slogans. Ne raconte-t-il pas, dans ce précieux livre de témoignage, qu’il s’arrangea pour rejoindre Jean-Jacques Gautier aux toilettes du Français et uriner sur les pieds de l’intouchable critique du Figaro ? Il se vengeait ainsi d’avoir été passé sous silence dans un article sur un double spectacle où il interprétait deux rôles essentiels.

J’y étais ! (Les coulisses de mon théâtre) de Jean-Luc Moreau, en collaboration avec Christian-Louis Eclimont. Editions Michel Lafon, 264 pages, 18, 95 euros.

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