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Guy-Pierre Couleau

par Dominique Darzacq

La résistance tranquille

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Directeur de l’Atelier du Rhin, Centre dramatique régional d’Alsace de Colmar, depuis juillet 2008, Guy-Pierre Couleau met en scène Les Mains sales de Jean-Paul Sartre. Actuellement en tournée, la pièce sera fin mai à l’affiche du Théâtre de l’Athénée à Paris, lui suivra la reprise de la pièce d’Albert Camus Les Justes créée il y a deux ans.
Pour Guy-Pierre Couleau, présenter ces deux spectacles comme un diptyque va de soi, en effet, « écrites toutes les deux à la même période, 1947/48, dans la différence de leur facture : celle d’une tragédie pour Les Justes, d’une manière de scénario de série noire pour Les Mains sales, elles posent le problème de l’engagement politique et de ses ambiguïtés, comme si Sartre et Camus, qui n’étaient pas encore brouillés, discutaient et confrontaient leur vision du monde par théâtre interposé ».

Détour par hier pour dire aujourd’hui

A travers l’histoire d’un règlement de compte entre factions rivales d’un même parti politique qui oppose Hugo, jeune révolutionnaire utopiste, au pragmatique Hoederer, Jean-Paul Sartre avec Les Mains sales « n’aborde pas seulement la question de la compromission politique, mais aussi celle de la fin et des moyens, tout comme Camus le fait avec Les Justes (voir article webthea du 6 mai 2007). La pièce, « qui parle autant de résistance à une oppression que de terrorisme », se passe à Moscou en 1905, et met en scène la préparation, et le débat qui s’en suit, d’un attentat manqué contre le Grand Duc Serge, oncle du Tsar. « Si elle résonne de manière aussi étrange et vraie à nos oreilles, c’est parce qu’elle est nourrie de prophéties sur son époque et sur la nôtre » explique Guy-Pierre Couleau qui ne nie pas que ces écritures pré-beckettiennes peuvent sembler aujourd’hui un peu désuètes dans leur forme. Il n’en reste pas moins « que les idées et les combats dont elles palpitent donnent à entendre les motifs qui gouvernent aujourd’hui nombre de nos actions quotidiennes. »

Retrouver la notion de troupe et de répertoire


Présenter les deux pièces en alternance, dans le même espace scénique évolutif, avec la même distribution, c’est bien sûr souligner ce qui relie les deux spectacles, mais c’est, avant tout, pour le metteur en scène faire acte de résistance face à cet air du temps qui tend à paupériser la création et les artistes : « Les moyens budgétaires sont de plus en plus re-concentrés sur les institutions théâtrales et les compagnies qui y sont associées. Les troupes indépendantes peinent encore plus à trouver des soutiens financiers et des espaces de création. Associé – avant ma nomination à Colmar - aux scènes nationales de Gap et de Poitiers, il m’a semblé nécessaire de retrouver la notion de répertoire et de troupe et créer ainsi des emplois sur plusieurs saisons ».
Discret autant que déterminé, Guy-Pierre Couleau répugne au clinquant autant qu’aux effets de manches. Peu soucieux des modes mais un sens civique du théâtre, il navigue au gré de ce qui est pour lui fondamental : « la rencontre avec un auteur ». Du japonais Yasushi Inoue à Sartre et Camus en passant par Synge, Horvath, Molière, Tennessee Williams, Diderot, Wajdi Mouawad ou encore Jean-Luc Lagarce, tous appartiennent à « ces voix secrètes qui s’imposent un jour au détour d’une page et qu’on écoute sans autre discussion ».

Colmar pour explorer la machine institutionnelle

Après avoir fait l’acteur « sans grand plaisir » faute d’avoir rencontré le metteur en scène qui le pousse dans ses retranchements, le hasard d’une première expérience de mise en scène le convainc qu’il y a là pour lui « un endroit plus riche de responsabilités et de questionnements. ». En 1999, il fonde la compagnie Des Ombres et des Lumières. D’abord sans feu ni lieu, puis accueilli en résidence, Guy-Pierre Couleau est un chef de troupe plutôt heureux : « ça marchait bien pour moi en compagnie » dit-il, cependant voilà qu’il décide de se mettre sur les bras la charge d’une institution et de postuler à la direction de l’Atelier du Rhin de Colmar. « Il y a eu un moment où je me suis dit qu’il était peut-être utile de rentrer dans la machine institutionnelle pour en comprendre les mécanismes, et prendre la mesure de la manière dont un centre de création peut aider les artistes à mettre en œuvre leur projet et favoriser la circulation des œuvres ».
Créé en 1974, l’Atelier du Rhin fut d’abord, sous le nom d’Atelier Lyrique du Rhin, une annexe de l’Opéra de Strasbourg où s’explorait le répertoire lyrique contemporain. Au fil des variations administratives ministérielles et locales et des vicissitudes financières, l’entreprise a changé de nom et d’objectifs. Exclusivement lyrique hier, la voilà aujourd’hui dédiée à la seule création dramatique, après avoir conjugué les deux disciplines pendant plus de vingt ans (1985-2008). Comment ne pas y voir comme une volte-face du temps puisque c’est justement à Colmar que fut créé en 1947 le premier centre dramatique.

Un tournant peu ordinaire


Admiratif de l’époque qui a marqué la naissance de la décentralisation et de Jean Vilar autour de qui il avoue « fantasmer un peu » Guy-Pierre Couleau s’enthousiasme à l’idée d’œuvrer dans une ville où fut posée la première pierre de l’édifice du théâtre public. Bien évidemment, il ne s’agit plus aujourd’hui d’irriguer un désert culturel, mais de s’inscrire de manière évidente et singulière dans une région, « qui bouge énormément au niveau de la pensée et de l’art » et richement dotée en institutions culturelles. « Installer et centrer la création artistique sur le théâtre avec des artistes invités est la première chose qui doit nous identifier en Alsace » estime Guy-Pierre Couleau qui envisage de constituer une troupe de six acteurs et entend partager la scène avec au moins trois metteurs en scène chaque saison quitte à ne pas réaliser lui-même de spectacle car « il faut marquer un tournant, en finir avec le temps où les moyens de production d’un centre dramatique étaient la seule propriété de son directeur ».

Penser les projets en termes européens

Redistribuer les cartes des moyens et du partage autour d’un répertoire où « cohabitent les écritures classiques et contemporaines pour, à travers les auteurs donner à voir la diversité du théâtre », élargir le public « notre premier partenaire » et conquérir « celui des 15-30 ans quasi absente des salles de théâtre », se préoccuper du « milieu rural des Vosges voisines » constituent un faisceau de projets à partir desquels « doit se poser la question de la diffusion et du rayonnement des œuvres, mais aussi celle du comment les artistes doivent s’adresser au public ». Autrement dit, celle du nécessaire grand écart entre exigence artistique et adhésion du public le plus large. Au delà de cette équation fondamentale, le nouveau directeur de l’Atelier du Rhin ne perd pas de vue que la situation géographique de Colmar, proche de trois frontières « exige de penser les projets et les actes en termes européens. Nous devons travailler avec nos voisins de manière naturelle, nous allons déjà le faire cette saison avec la Suisse ».
Diriger un théâtre n’est-ce pas d’abord rêver et agir pour donner corps à son rêve ? Celui de Guy-Pierre Couleau est de faire dialoguer l’art et la création en tissant des liens avec les institutions voisines y compris par dessus les frontières, et ainsi faire du théâtre qu’il dirige, le lieu où se réactive pour aujourd’hui, quelque chose de cet humanisme rhénan que sut si bien inventer la Renaissance au temps d’Erasme.

Les Mains sales de Jean-Paul Sartre, mise en scène Guy-Pierre Couleau avec Flore Lefebvre des Noëttes, Anne Le Guernec, Gauthier Baillot, Xavier Chevereau, Michel Fouquet, François Kergourlay, Olivier Peigné, Nils Ohlund, Stéphane Russel
4 avril Dijon, 7 Saint Raphaël, 10 Istres 16 et 17 avril Comédie de Reims, 29 avril Chatenay Malabri, 7 au 31 mai Théâtre de l’Athénée à Paris
Les Justes d’Albert Camus, mise en scène Guy Pierre Couleau avec Flore Levebvre des Noëttes, Anne Le Guernec, Gauthier Baillot, Frédéric Cherbœuf , Xavier Chevereau , Michel Fouquet, François Kergourlay, Nils Ohlund
3 avril Dijon, 14 et 15 Comédie de Reims, 3 au 6 juin Théâtre de l’Athénée à Paris.

Photo 1 : crédit Agnès Mellon
Photo 2 : Les Mains Sales. Crédit : Gregory Brandel /synchro X
Photo 3 : Les Justes

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