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Critiques / Opéra & Classique

Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny de Kurt Weill et Bertolt Brecht

par Caroline Alexander

La vision prémonitoire du sinistre dieu dollar

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Allemagne années vingt, années « d’entre deux », entre la fin de la première guerre mondiale et le début de l’ère hitlérienne. Des hommes observent, dénoncent, espèrent, rêvent du futur. En 1927, Bertolt Brecht écrit un Petit Mahagonny son ami Kurt Weill en fait un Mahagonny Songspiel Trois ans plus tard Grandeur et Décadence de la ville de Mahagonny, opéra en trois actes, est créé à Leipzig et… rapidement interdit. Mais son lancinant Alabama Song a eu le temps de s’ancrer dans toutes les oreilles…

Promesses d’un monde idéal contre argent comptant

Que l’Opéra National de Lorraine ait programmé ce mirage d’une cité idéale dans la fièvre des élections présidentielles tombe à pic, même si au départ, reconnaît le directeur Laurent Spielmann, ce n’était pas prémédité. Non qu’il s’agisse directement de vote ni même de politique dans l’épopée de ces truands chercheurs d’or, mais tout simplement, tout bêtement de promesses. Promesses d’un monde idéal contre argent comptant dans un paradis où tout s’achète, les femmes, l’alcool, le jeu, les richesses, slogans assénés pour un univers en trompe l’œil de paix et d’harmonie où tout sera permis. « Carpe Diem » pour société de consommation en délire… Brecht et Weill n’avaient pas 30 ans mais pressentaient une gangrène à venir bien au-delà de leur temps…

Miroir aux alouettes où tous les plaisirs sont garantis

Helena Juntunen - Jenny et Albert Bonnema - Jim Mahoney

Ils nous content l’édifiante histoire de trois repris de justice en cavale dans l’Ouest américain. Une tempête de sable arrête leur fuite, et, comme ils ne peuvent faire demi-tour pour cause de police aux trousses, ils décident de bâtir sur place une ville-piège, miroir aux alouettes où tous les plaisirs seront garantis. Elle s’appellera Mahagonny et son plus bel hôtel sera celui de « L’Homme Riche », avec, à bord, un cheptel de prostituées décidées à s’enrichir, du whisky à gogo, des victuailles à faire crouler les tables, des jeux de poings et des jeux de hasard… La clientèle afflue, aventuriers errants prêts à tout, proscrits de tout ordre, escrocs, flibustiers de tout bord. Même un quatuor de bûcherons venus d’Alaska pour goûter enfin de la « bonne vie ». Un cyclone les menace puis s’en va sévir ailleurs… La vie reprend sans but : Jim (Albert Bonnema) s’envoie Jenny (Helena Juntunen), Jack (Francisco. A. Almanza) s’empiffre jusqu’à rendre l’âme, Joe (Till Fechner) laisse sa peau dans un match de boxe truqué…On pourrait se croire à Las Vegas. Philipp Himmelman, le metteur en scène, en a fait un club de vacances, façon claque, casino et thalasso pour pensionnaires en goguette, un panachage de Club Med, Disneyland et Foire du Trône. Himmelmann aime la moiteur des lupanars – il en avait déjà usé dans ce même théâtre nancéen avec un Chevalier à la Rose curieusement détourné (voir webthea du 14 avril 2005) - et ne recule devant aucun réalisme. On baise, on bouffe, on crève pratiquement en direct, et quand, Jim, ruiné, est condamné à mort pour défaut de dollar, ce n’est pas la chaise électrique qui le tue mais l’assaut de ses pairs qui le dépiaute comme un lapin.

Comme on fait son lit on se couche

Images excessives qui s’accordent au propos, à l’expressionnisme allemand de ces années-là, sa virulence, son goût pour la parodie et la caricature. Grosz, puis Nolde, Kirchner et leurs copains de la « Blaue Brücke » en témoignèrent en peinture. Brecht l’inscrit dans ses textes, Weill le traduit dans sa musique atonale, jazzy, syncopée et truffée de rengaines qui s’incrustent dans les mémoires. « « Wie man sich bettet so liegt man » - « Comme on fait on lit on se couche… » », le song phare de l’opéra est sa morale et son tangage berce longtemps les mémoires.

de gauche à droite : Nabil Suliman - Billy - Albert Bonnema - Jim

Paolo Olmi, nouveau directeur musical de l’Opéra National de Lorraine, fait naviguer les musiciens de l’Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy, entre tempi ravageurs et sensualité ruisselante. Renée Morloc campe avec vigueur une Leocadia Becbick forte en gueule, la Jenny d’Helena Juntunen est plus de charme que de canaille mais remporte le morceau par la séduction de son timbre. En Jim, fripouille rouleur de mécaniques et cœur d’artichaut, Albert Bonnema, voix portant haut et jeu délié, apporte le juste équilibre entre force brute et vulnérabilité.

Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny de Kurt Weill et Bertolt Brecht, Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction Paolo Olmi, choeur de l’Opéra national de Lorraine, direction Merion Powell, mise en scène Philipp Himmelmann, décors Elisabeth Pedross, costumes Petra Bongard, lumières Davy Cunningham. Avec Renée Morloc, Albert Bonnema, Helena Juntunen, Till Fechner, Robert Wörle, Randall Jakobsch, Francisco A. Almanza, Nabil Suliman, Tadeusz Szczeblewski.
Nancy – Opéra National de Lorraine, les 22, 24, 26, 27 & 29 avril – 03 83 85 33 11
Grand Théâtre de Luxembourg, les 11 & 12 mai – +352 4796-3900

crédit photos : Ville de Nancy

1ère photo : Renée Morloc - Begbick et Albert Bonnema - Jim Mahoney

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