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Critiques / Opéra & Classique

Giulio Cesare de Georg Friedrich Haendel

par Caroline Alexander

Cléopâtre au musée du Caire

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Giulio Cesare est, écrit le romancier et musicologue anglais Jonathan Keates dans la biographie qu’il a consacrée à Georg Friedrich Haendel (1685-1759)– et que cite le programme —, « l’une des œuvres qui résiste à tous les mauvais traitements ». Elle est aussi, pourrait-on ajouter, l’un des chouchous des grandes maisons d’opéra, et, en tout cas la plus représentée de la quarantaine d’opéras et oratorios composés par le génial Allemand de Londres. Est-ce à dire que sa dernière mouture, celle aux stars étoilées que vient de produire l’Opéra National de Paris au Palais Garnier, s’attelle à la cohorte des ratés ou des à peu près ? Pas vraiment....

Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée, pour la première fois dans la fosse de la grande maison parisienne – surélevée comme il convient pour un ensemble baroque –, en font déferler les arabesques en douceurs pétillantes, Laurent Pelly, metteur en scène, y apporte sa dose de fantaisie décalée et la diva Natalie Dessay, superstar des paradis lyriques, appose sa signature, sa voix, sa présence, au haut d’une affiche dont les places se sont arrachées jusqu’au dernier strapontin du dernier rang de balcon.

Entré au répertoire de l’Opéra de Paris en 1987, le cinquième opus lyrique de Haendel avait conservé la mise en scène souriante de l’Anglais Nicholas Hytner de reprise en reprise jusqu’en 2002. Puis avait quitté la scène parisienne, tandis qu’ailleurs elle fleurissait sous des signatures variées Un Giulio Cesare hollywoodien de Peter Sellars fut découvert à Nanterre, il y a une quinzaine d’années, à Nancy, Yannis Kokkos en faisait une sorte de roman photo d’égyptologie, au Théâtre des Champs Elysées, Irina Brook adoptait un style vacillant entre Bécassine et les Pieds Nickelés, à Amsterdam puis à Bruxelles le couple Karl-Ernst et Ursel Hermann en tirait un spectacle de pure féerie (voir webthea des 30 octobre 2006, 5 mars 2007, 29 janvier 2008). De réussites en ratages ou dérapages, la sublime musique de Haendel, le livret subtil de Nicola Francesco Haym déjouaient toutes les ruses, tous les partis pris.

Que faire de plus ? Comment faire autrement ?

Pour Laurent Pelly, metteur en scène voltigeur de quelques jolis triomphes (Platée de Rameau, Ariane à Naxos, à l’Opéra de Paris, La belle Hélène et quelques autres Offenbach au Châtelet, le pari était difficile. Que faire de plus ? Comment faire autrement ? L’idée lui vint d’un musée où les personnages, peints ou statufiés, prendraient vie dans les réserves et remettraient en chair, en os, en passions et batailles les péripéties de l’Empereur de Rome tombé raide amoureux de la reine d’Egypte, dont le nez, comme on sait, aurait pu changer la face du monde. Ce musée ressemble comme un jumeau à celui du Caire, son bric-à-brac amplifié dans ses coulisses et ses réserves où s’entassent bustes de pierres, statues de marbres, tableaux, tapis, vitrines, caisses de bois brut et plateaux roulants que manipulent – en musique - une équipe d’employés-choristes-figurants qui s’agite en salopettes ou caftan, calottes ou tobis vissés sur le crâne… Le décor de Chantal Thomas, volontairement en surcharge, manque d’espaces où respirer librement. Le grand Jules en costume couleur de pierre grise y est doublé d’une sculpture sur pied, l’irrésistible Cléopâtre arrive alanguie sur sa propre effigie, la tête du pauvre Pompée assassiné s’est raidie dans le marbre et se laisse traîner en laisse…

Ironie et sourire en coin

C’est enlevé en ironie avec une sorte de sourire en coin – les bustes chantant du premier acte sont désopilants -, c’est parfois brouillon ou éclairé à contre sens, un spot braqué sur une chaise vide tandis le personnage – Sesto par exemple – chante dans l’ombre. D’un acte à l’autre, les ambiances alternent les styles, les costumes – toges à l’antique, crinolines romantiques, des tableaux défilent, paysages à la Caspar Friedrich, portrait de Haendel par Thomas Hudson ou imageries de Cléopâtre par John William Waterhouse, Cabanel ou autre Bridgeman…

Homme de théâtre, Pelly est avant tout excellent directeur d’acteur. Avec les lui, les chanteurs deviennent comédiens et visiblement ils s’en régalent. Sa connivence avec Natalie Dessay date de 1997 quand il la dirigea dans Orphée aux Enfers à Lyon et Genève. Depuis, leur compagnonnage se renouvela une demi-douzaine de fois à travers Richard Strauss, Claude Debussy, Donizetti, Verdi et même Michel Legrand… Leur plaisir de travailler ensemble fait tache d’huile sur l’ensemble de la distribution. La cohésion, la bonne humeur, sont palpables, au chant s’ajoute une jubilation des corps qui se joue notamment des pièges des arias da capo. Reprises et répétées dans des poses et chorégraphies ludiques, elles constituent une mosaïque d’intentions, tantôt loufoques, tantôt dramatiques en accord avec la musique et les rebondissements du livret.

Raffinements sages

A mains nues, Emmanuelle Haïm fait danser les violes, théorbes, clavecin, luths, harpes et hautbois de son Concert d’Astrée en raffinements respectueux, presque trop sages. Haendel pétille comme un Crémant auquel il manque le petit grain d’un Champagne grand cru, les bulles swinguées d’un René Jacobs quand il dirige le Freiburger Barockorchester. Les voix sont magnifiques : Lawrence Zazzo qui connaît son César comme son double pour l’avoir chanté sur bien des scènes du monde démarre un peu en roue libre puis peu à peu retrouve les aigus et les velours de son timbre de contre-ténor, la Cornelia de la mezzo arménienne Varduhi Abrahamyan allie à merveille le pathétique de son personnage à la sensualité de sa voix, Christophe Dumaux/Tolomeo a pris bien de l’assurance depuis son Giasone de Cavalli au Vlaamse Opera d’Anvers (voir webthea du 28 mai 2010) et retrouve le mordant de sa tessiture révélé dans cet autre Haendel, Jephta de l’Opéra National du Rhin (webthea du 31 mars 2009). Le Sesto ado rebelle, piaffant et joliment en voix d’Isabel Leonard constitue une jolie révélation. Pareil à lui-même, toujours fou-fou, fofolle, Dominique Visse fait son inusable numéro en Nireno… Enfin celle qu’on attend : « la » Dessay, coquine, féline, les nichons à l’air, elle se glisse en Cléopâtre à la façon d’une gamine en crise, entre naïveté et provocation, toujours aussi nature et délurée, roucoulant ses coloratures et poussant ses contre fa, sans effort apparent, aussi naturelle que quand elle se brosse les dents… Le jeu est intact, la présence mutine mais sa magie d’autrefois a pris de la patine. On ne ressent plus le choc, on se contente de subir le charme.

Giulio Cesare de Goerg Friedrich Haendel, livret de Nicola Francesco Haym d’après Francesco Bussani. Orchestre du Concert d’Astrée, direction Emmanuelle Haïm, chœur de l’Opéra National de Paris. Alessandro di Stefano chef de chœur, mise en scène et costumes Laurent Pelly, dramaturgie Monique Mélinand, décors Chantal Thomas, lumières Joël Adam. Avec Lawrence Zazzo, Varduhi Abrahamyan, Isabel Leonard, Natalie Dessay (en alternance avec Jane Archibald les 10,12,14 & 17 février), Christophe Dumaux, Nathan Berg, Dominique Visse, Aimery Lefèvre .

Opéra National de Paris – Palais Garnier : les 17, 20, 27, 29 janvier, 1er, 4, 7, 10, 12, 14 & 17 février à 19h – le 23 janvier à 14h30

08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr

A noter :
Pour tous eux qui n’auront pas pu avoir de places et pour les heureux qui auraient envie de savourer à nouveau leur plaisir, un événement inédit en accompagne la production : pour la première fois l’Opéra de Paris s’est associé aux cinémas UGC pour que le lundi 17 février à 19h le spectacle soit retransmis en direct dans 15 cinémas de la chaîne. 7000 places seront disponibles à la réservation (de 10 à 28€ - réservation-information www.ugc.fr ). La captation sera assurée par François Roussillon, un gage de qualité
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