Accueil > Fin de partie à l’Opéra de Paris

Critiques /

Fin de partie à l’Opéra de Paris

par Hélène Pierrakos

L’austère opéra de György Kurtág d’après Beckett fait une entrée remarquée au Palais Garnier.

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

CRÉÉ À LA SCALA DE MILAN EN NOVEMBRE 2018, Fin de partie de György Kurtág, compositeur hongrois dont le monde musical fêtait en février dernier les 96 ans, est présenté ce printemps à l’Opéra Garnier, dans la mise en scène de Pierre Audi – celle-là même de la création. L’événement résulte d’une initiative bienvenue du directeur actuel de l’Opéra de Paris, Alexander Neef, qui permettra à l’œuvre, par cette très officielle « entrée au répertoire », d’être reprise dans les prochaines années.

Quand Kurtág rencontre Beckett
Le compositeur avait découvert la pièce de Beckett l’année même de sa création, en 1957 et s’est déjà penché il y a plus de vingt ans sur son œuvre, en mettant en musique en 1990 le texte très elliptique intitulé What is the Word, écrit par Beckett un an avant sa mort. Avec Fin de partie, dont le compositeur a réalisé lui-même l’adaptation et la dramaturgie pour son opéra, Kurtág, semble a priori avoir choisi une œuvre en parfaite adéquation avec tous les éléments qui constituent sa signature musicale la plus évidente : le discours aphoristique, la concision, l’épure. À cela s’ajoute, dans Fin de partie, le sens de l’absurde et l’humour noir, des répliques tombant comme des couperets, s’associant avec tout un monde de profondeur philosophique et d’humanité, dans un désenchantement certain.

Une dramaturgie problématique
Pour qui est familier du Kurtág chambriste ou pianiste, l’idée d’un opéra de sa plume interroge d’emblée : que peut bien donner, chez ce compositeur tellement attaché à l’ellipse, la forme étirée dans le temps qu’est par nature l’opéra ? Découvrant la production de Fin de partie à l’Opéra de Paris, la réponse se doit d’être mesurée, tant les différentes composantes de l’opéra et de sa réalisation sont, en elles-mêmes, de très haute qualité, tout en ne parvenant pas, me semble-t-il, à produire une dramaturgie convaincante. Pour l’auditeur-spectateur, tout se passe comme si, pris isolément, chacun des moments musicaux et théâtraux de la pièce faisait effet par une extraordinaire subtilité d’écriture musicale et d’efficacité percutante du texte. Le problème étant que la perception naturelle d’un nouvel opéra ne permet pas d’analyser ou de savourer simplement chacun des « moments » qui composent l’ensemble… Il y faut bien sûr une arche véritable, un fil tendu entre début et fin, bref une dramaturgie. Or, l’opéra de Kurtág semble plutôt fait d’une succession de scènes, dont une bonne proportion de monologues… que l’on ressent bien souvent, il faut l’avouer, comme interminables. Et ce, malgré l’invention et la force du texte comme de la musique.

Théâtre musical
À ce point de vue, ce n’est pas un hasard si la scène la plus forte et la plus réussie de l’opéra, dans l’un des premiers tableaux, est celle des vieux parents apparaissant côte à côte, face public, emprisonnés dans deux poubelles qui ne laissent apparaître que leur visage et parfois leurs mains, pour un dialogue plein de finesse, d’humour et de nostalgie. Là, il s’agit vraiment de théâtre musical, texte et musique s’entrelaçant pour le meilleur, soutenus par une mise en scène et une direction d’acteurs de haut vol, malgré leur apparente simplicité. Pierre Audi, à ce jeu-là, est en effet un maître. L’opéra de Kurtág est également servi par une excellente distribution vocale : Frode Olsen dans le rôle de Hamm, personnage terriblement noir et féroce, Leigh Melrose, excellent Clov, son serviteur, Leonardo Cortellazzi et Hilary Summers dans le rôle des parents de Hamm. La direction tout en subtilité de Markus Stenz, bien connu pour sa profonde familiarité du répertoire contemporain, et qui fait là ses débuts à la tête de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, est l’un des autres points forts de cette production. Si l’œuvre peine à convaincre, tous ses interprètes s’imposent cependant avec force.

Photo : Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

György Kurtág : Fin de partie, d’après Samuel Beckett. Frode Olsen (Hamm), Leigh Melrose (Clov), Hilary Summers (Nell), Leonardo Cortellazzi (Nagg). Orchestre de l’Opéra national de Paris, direction : Markus Stenz. Mise en scene : Pierre Audi. Opéra Garnier, 8 mai 2022. Prochaines représentations les 13, 14, 18 et 19 mai.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.