Baden Baden - Festival de Pentecôte

Fidelio de Beethoven - 4ème symphonie de Bruckner

Romantisme et classicisme font bon ménage

Fidelio de Beethoven - 4ème symphonie de Bruckner

L’élégante station thermale de Baden Baden a fêté la première décennie du Festspielhaus, berceau de ces festivals qui offrent tout au long de l’année une centaine de concerts et de représentations d’opéra à son public. Avec ses 2500 places, l’ancienne gare de style art déco abrite donc depuis avril 1998 l’une des plus grandes salles de spectacle d’Allemagne tout en conservant à sa façade et à ses halls le charme de ses anciennes infrastructures ferroviaires.

Ici, pas de subventions publiques, seul le mécénat et la billetterie assurent le fonctionnement de l’entreprise musicale qui attire quelques 200.000 spectateurs par saison, soit un taux de fréquentation atteignant les 85%.

Les rendez-vous de Pentecôte ont rassemblé, entre autres têtes d’affiche, le Münchner Philharmoniker/Orchestre Philharmonique de Munich sous la direction de Christian Thielemann pour la symphonie n°4 de Bruckner, dite la Romantique, et le Mahler Chamber Orchestra pour un Fidelio de Beethoven tour à tour dirigé par Claudio Abbado et Eivind Gullberg Jensen.

Des tons contrastés d’aquarelle et d’eau forte

D’un romantisme et d’un orchestre à l’autre, les différences de style et d’approche ont pu se mesurer en termes de couleur et de précision. Si les quatre mouvements du Bruckner furent enlevés avec la netteté d’une gravure au burin par le Berlinois Christian Thielemann – les cors et les bois s’y taillant, comme il se doit, la part du lion – l’unique opéra de Beethoven s’enveloppait de tons contrastés, tantôt d’aquarelle, tantôt d’eau forte, douceur des cordes, mordant des cuivres, transparences quasi chambristes… Une sorte de perfection.

A 75 ans, avec quelques problèmes de santé, le maestro Claudio Abbado assura la direction des premières représentations de cette production déjà présentée en Italie et en Espagne, laissant à son assistant le soin de mener à bon port la moitié des engagements. Ce dont le jeune norvégien Eivind Gullberg Jensen s’acquitta brillamment laissant les instrumentistes suspendre en apnée le temps des quatuors, allumer les braises des crescendo martiaux, conservant à l’ensemble le secret des détails les plus intimes. Découvert à Paris où il remplaça impromptu Kurt Masur à la tête de l’Orchestre National de France, un succès qui lui valut une sorte de mise sur orbite, Jensen est en passe de devenir l’une des valeurs sûres du ciel musical international.

Chaque détail de la scénographie trouve sa justification

Robert Carsen devait signer la mise en scène mais à la suite de désaccords, il fut remplacé par un nouveau venu dans le royaume du lyrique, le réalisateur de cinéma allemand Chris Kraus dont le film « Quatre Minutes » a récemment assuré la renommée. Un bon choix. Se souvenant que Fidelio est né d’un fait divers ayant eu lieu pendant la Révolution Française, Kraus déplace l’action d’Espagne en France et en garde la portée par le symbole omniprésent d’une guillotine. Chaque détail de la scénographie de Maurizio Balo trouve sa justification : un rideau éclaboussé de gouttes de lave à la Jackson Pollock, des lumières tracées au laser, des ombres chinoises et des nocturnes en noir et blanc, l’univers carcéral des prisonniers politiques privés de visages, des escaliers en vertige de ferraille qui dégringolent vers les geôles souterraines où croupit Florestan…

Un étrange retournement du happy end final

Une idée force, inédite émerge, celle d’un Don Pizzaro qui se déplace tantôt assis en chaise roulante, tantôt debout clopinant sur de menaçantes béquilles. Cette astuce permet un étrange retournement du happy end final quand la vaillante Léonore réussit à délivrer son époux bien aimé et que la foule en liesse acclame le ministre libérateur : les vainqueurs prennent aussitôt la place du vaincu et l’armée repousse brutalement le peuple, tandis qu’à l’horizon se détachent les ombres de quatre nouvelles guillotines… Pour Kraus, l’amour et la liberté, thèmes majeurs de Fidelio qui chante à la fois l’amour conjugal et la liberté, mènerait inévitablement à la mort de la liberté. Une dictature chassant l’autre, un cycle qui se refermerait sur lui-même… Sa vision du monde n’inspire guère l’optimisme.

Si le plateau ne réunit pas les gosiers idéaux pour des chants redoutables – le rôle de Léonore est l’un des plus difficiles de tout le répertoire lyrique -, l’ensemble se laisse voir et écouter avec plaisir. Gabriele Fontana qui succède à Anja Kampe dans le rôle titre, n’en a ni exactement les aigus ni tout à fait la rondeur cuivrée mais sa projection est franche et son jeu engagé. On y croit. Le Florestan de Clifton Forbis manque de souffle ce qui, tout compte fait, s’accorde avec le personnage censé épuisé au terme d’années d’enfermement. Albert Dohmen campe un Pizzaro aux graves aboyeurs, et la soprano Julia Kleiter apporte à l’infortunée Marcelline la grâce d’un timbre ensoleillé. L’excellence des chœurs enfin achève la réussite de la production.

Fidelio de Ludwig van Beethoven, Mahler Chamber Orchestra, direction Eivind Gullberg Jensen, mise en scène Chris Kraus, scénographie Maurizio Balo, costumes Maria Heinrich, lumières Gigi Saccomandi, direction des chœurs Erwin Ortner. Avec Gabriele Fontana, Albert Dohmen, Clifton Forbis, Giorgio Surian, Julia Kleiter, Jörg Schneider, Ilker Arcayürek, Levente Pall. Arnold Schönberg Chor et Coro de la Comunidad de Madrid.
Baden Baden – Festspielhaus – 3, 5, 8 & 10 mai 2008

Crédit photos : ANDREA KREMPER

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage,...

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