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Festival d’Avignon, clap de fin

par Dominique Darzacq

Un genre très politique

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« Ce qui s’est passé en 2018 dépasse le seul cercle des amateurs de théâtre, de danse et de musique. Le Festival d’Avignon s’est fait acteur majeur de questions de société » déclarait, dans sa conférence de presse bilan, Olivier Py qui pouvait se réjouir d’un taux de fréquentation de 95,5% qui scelle par les chiffres le succès de cette 72èm édition. Une édition qui se voulait « vigilante, engagée, accueillante » et qui avait pour fil conducteur le genre. Un thème qui n’était pas sans risque et décliné dans la variété des styles et des vocabulaires artistiques. (voir l’article de Gilles Costaz du 23 juillet).
Pour Olivier Py, le Festival qu’il dirige depuis 2014 « n’est pas un catalogue d’offres, mais un espace unique de partage des esthétiques et un catalyseur des combats par l’art avec le public » et à travers les spectacles « Il y eut cette année un nombre exceptionnel de combats. On s’est battu pour les femmes et le féminisme, pour l’identité des transgenres, les droits des LGBT, contre le patriarcat, la censure, le capitalisme sauvage ». Autant de combats qui nous regardent tous et donnaient une dimension politique à une édition marquée esthétiquement par une tendance lourde à miser sur la technologie, à remplacer le poids des mots par le choc des images et des sons, parfois au détriment du sens et de la parole de l’auteur. Ainsi en fut-il de la pièce de Nathalie Papin, "Léonie et Noélie" présentée dans le cadre des spectacles jeune public mais qui peut toucher à tout âge. Le spectacle est une méditation sur l’altérité, la solitude, la construction de soi et la séparation à travers l’histoire de jumelles monozygotes. Comme elles n’ont qu’une paire de chaussures pour deux, elles vont à l’école à tour de rôle. L’une veut apprendre tous les mots du dictionnaire et l’autre veut être funambule. C’est du reste du haut de toits d’immeubles qu’elles admirent avec satisfaction l’incendie du foyer où elles vivaient et qu’elles ont elles-mêmes provoqué. Pour raconter leur histoire la performeuse metteur en scène Karelle Prugnaud organise autour des deux ados tout un univers sonore, cinématographique et acrobatique qui brouille le propos plus qu’il ne le sert.


Brouiller les pistes entre téléréalité et satire pour mieux secouer le cocotier de nos tartuferies, c’est ce que réussit haut la main, le lituanien Oskaras Korsunovas avec un « Tartiufas » (Tartuffe) explosif et déjanté. Elmire a des airs de Marylin Monroe, Madame Pernelle est en chapeau et tailleur pied de poule, Tartuffe a l’allure et le débit verbal de ces bonimenteurs modernes que sont aujourd’hui nos communicants. Dans des frondaisons à la Le Nôtre, histoire de nous rappeler les combats de Molière, accompagnés de musique techno où affleure par instant le clavier de Lully, les comédiens font feu de tous les styles de jeu, empruntent même à la commedia dell’arte. Parce que « le texte de Molière a plus de sens que jamais », le metteur en scène n’a pas cherché à le moderniser, mais y ajoute des becquets vidéos où l’on voit Tartuffe haranguer la foule et mener campagne électorale. Au bout du compte et de ses mécomptes, personne ne viendra sauver Orgon du désastre, c’est Tartuffe qui sera gagnant ! Molière dénonçait les faux dévots de son temps . Oskaras Korsunova épingle sans ménagement ceux d’aujourd’hui et met l’accent sur l’hypocrisie du monde politique et financier.
C’est avec intérêt qu’était attendu le retour du flamand Ivo Van Hove, un des maîtres de la scène européenne dont on avait vu « Les Damnés » dans la Cour d’Honneur. Cette fois, dans la cour du lycée Saint-Joseph, il nous proposait « Les Choses qui passent » d’après un roman de Louis Couperus (1863-1923), une figure majeure de la littérature néerlandaise, dont les écrits parlent du destin, du déclin et de la décadence. Le spectacle nous raconte le temps qui passe et de mystérieux secrets de famille et dans une superbe esthétique inspirée de la peinture flamande nous plonge dans un univers aussi glacé qu’angoissant.
Parmi les moments forts du festival il y aura eu « Le Pays lointain (un arrangement) » d’après Jean-Luc Lagarce, le spectacle de sortie de la promotion 5 de l’école du Nord. Ecrite peu de temps avant la mort de l’auteur, la pièce retisse sur Juste la fin du monde . Après une longue absence, Louis revient chez lui pour annoncer, dire, seulement dire, sa mort prochaine à sa famille. L’aveu ne franchira pas la barrière de ses lèvres. Sous la houlette de Christophe Rauck qui les met en scène, les jeunes acteurs donnent toute sa densité à la partition de Lagarce et portent haut sa langue répétitive et fascinante. (Voir la critique n° 6187 de Corinne Denailles)

Autre moment fort conçu par Gurshad Shaheman avec les comédiens issus de l’ERAC (Ecole Régionale d’Acteurs de Cannes) « Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète ». A partir de témoignages recueillis auprès de divers jeunes migrants, le metteur en scène franco-iranien, avec la complicité du créateur sonore Lucien Gaudion , a réalisé une œuvre bouleversante et singulière qui relève tout à la fois du labyrinthe sonore et de l’oratorio théâtral. On pourrait dire qu’il s’agit d’une mosaïque constituée de fragments de vie où il est question d’enfance, de premiers émois, de la découverte de la différence, de corps aimés, de corps torturés, de sévices homophobes, de jeunes gens et jeunes filles que leur orientation sexuelle empêche de trouver un emploi ou contraint à l’exil. Cernés par un halo de lumière les 15 comédiens en scène n’incarnent aucun personnage, ils sont juste, mais superbement et sans pathos, les passeurs d’une vérité qui nous atteint de plein fouet et ne laisse pas indemne.
Hors codes et hors normes tels sont les différents écrits que nous fait entendre Anouk Grinberg avec « Et pourquoi moi je dois parler comme toi ? », titre emprunté à une des lettres collectées par la comédienne. Elles ont été écrites par des hommes et des femmes qui pour diverses raisons, et parfois à leur corps défendant, ont été enfermés dans des asiles. Ils ont écrit des lettres à leur famille, des poèmes tissés de colère, d’amour ou de cocasserie, envoyé des suppliques à des directeurs d’institution. « Je ne veux pas qu’on me rature de la circulature » écrit l’un d’eux. Ces écrits dépourvus d’ambition artistique mais qui « sautent par-dessus les murs de la bien pensance » sont à la littérature ce que l’art brut est à la peinture. Anouk Grinberg a choisi de nous les faire entendre en y ajoutant , comme de naturelles retrouvailles, des textes d’Henri Michaux et du poète grec Elytis et en compagnie de Nicolas Repac, alter ego d’Arthur H, musicien inspiré et multi instrumentiste. Le musicien n’accompagne pas la comédienne, mais glisse ses notes sur la peau des mots, elles s’enroulent comme une autre voix à celle vibrante d’Anouk Grinberg. De missives en poèmes, de confidences éplorées en plaintes rageuses, ce ne sont pas seulement des destins fracassés qui se dessinent, ce sont aussi des chants de vie qui se font entendre. Ce fut un des moments rares du Festival dans le cadre magique de la Chartreuse.
C’est là aussi, qu’Ariane Ascaride et Didier Bezace ont rendu hommage à Jack Ralite en lisant des textes de Louis Aragon. De son côté et quelques jours plus tôt et pour lui rendre un juste hommage, le Journal l’Humanité avait organisé dans les jardins de la Maison Jean Vilar une journée de réflexion autour de l’héritage laissé par le fondateur des Etats Généraux de la culture,, à laquelle ont participé de nombreux artistes. La culture n’est pas un supplément d’âme mais une nécessité civique ne cessait de marteler Jack Ralite qui n’aurait pas désavoué cette 27ème édition. « Elle a montré une insolente vitalité, celle des artistes et du public » comme l’a souligné Olivier Py qui a indiqué que le prochain Festival aurait l’Odyssée pour fil rouge.

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