Accueil > Eugène Onéguine de Piotr Ilyitch Tchaïkovski

Critiques / Opéra & Classique

Eugène Onéguine de Piotr Ilyitch Tchaïkovski

par Caroline Alexander

La simple évidence de l’âme russe

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

C’est un spectacle produit par une troupe invitée et non une production maison qui vient d’ouvrir la saison 2008/2009 de l’Opéra National de Paris. Mais quel spectacle et quelle troupe ! Eugène Onéguine de Tchaïkovski, fleuron du romantisme russe par la troupe du légendaire Bolchoï, c’est un peu recevoir la Russie comme chez soi. Et c’est ce qui ressort de cette tranche de vie mise en musique et en paroles, toute de mélancolie et de désenchantement : une simple évidence.

Dmitri Tcherniakov, metteur en scène moscovite de 38 ans encore inconnu chez nous mais vedette étoilée dans son pays, a voulu, semble-t-il, rester au plus près des intentions du compositeur qui se déclarait à la fois réaliste et foncièrement russe. Il crée ainsi un espace unique figurant le terrain où se déroule l’existence d’une petite noblesse ou petite bourgeoisie provinciale : la salle à manger, le pôle de convivialité par excellence, le lieu où se réunit le clan de la famille, des amis, des voisins, et qui devient ainsi le site par excellence de l’enfermement. Quoi de plus juste après tout pour mettre en symbole les solitudes de Tatiana la romanesque, de Lenski, l’exalté, d’Onéguine le « looser » errant ?

Une gigantesque table ovale ceinturée d’une armée de chaises

Les jardins, la chambre des sœurs, la salle de bal, l’orée de la forêt à l’aube du duel, se trouvent dès lors, non pas engloutis, mais réinventés dans le moule de cette grande pièce percée de fenêtres et de portes où trône une gigantesque table ovale ceinturée d’une armée de chaises en bois sculptés. Dès l’ouverture, Larina, maîtresse de maison affairée, reçoit ses invités. Le choeur des paysans est devenu celui des convives qui échangent des regards et des paroles qu’on n’entend pas, les domestiques servent à boire et à manger, la nourrice veille, la romance que chantent Olga et Tatiana est offerte en guise de divertissement.
Pour écrire sa déclaration d’amour à Onéguine qui l’a séduite au premier regard, Tatiana sort furtivement de sa chambre et s’attable à cette table trop grande sur laquelle elle finit par se hisser pour y chanter et y danser son fol espoir… Quand au terme de la fête donnée en son honneur, Lenski provoque Onéguine en duel, les témoins assoupis attendent l’aube pour sortir et assister à cette rixe dont personne ne veut. Elle n’aura pas lieu. Lenski et Onéguine sont face à face dans la salle familiale, Lenski lance un fusil chargé à son adversaire, celui-ci n’en veut pas, il le renvoie, les deux amis se bagarrent et le coup fatal part au hasard. Et avec lui l’absurdité de la situation…

Ekaterina Shcherbachenko (Tatiana), Anatolij Kotscherga (Le Prince Grémine) et Vladislav Sulimsky (Eugène Onéguine)

Le dernier acte, dans la haute noblesse de Saint-Pétersbourg où Tatiana, posée, rayonnante, est devenue l’épouse du vieux prince Grémine, le même décor est conjugué en version de luxe de pourpre et d’ébène, et les invités de la fête, comme ceux de l’anniversaire de Tatiana, sont reçus en convives choyés par un escadron de serviteurs zélés. Onéguine, rejeté par la femme aimée, isolé du reste du monde, s’y retrouve d’autant plus seul.

Une interprétation qui semble couler de source

Toute la trame de l’œuvre que Tchaïkovski puisa chez Pouchkine pour y transposer ses propres impasses sentimentales est respectée, resserrée, condensée. A l’exception du célèbre « couplet de monsieur Triquet », cet intermède français qui fait partie intégrante de l’opéra. Ici, monsieur Triquet est annoncé mais ce n’est pas lui qui chante son compliment, c’est Lenski qui s’en charge et il le fait en… russe. Pourquoi ce tour de passe-passe inutile ? Les chanteurs russes sont-ils incapables à ce point de maîtriser la langue française, même quand elle est réduite à sa plus simple expression ?

Eugène Onéguine - Acte I / Théâtre Bolchoï, Moscou

C’est dommage d’autant que musicalement aussi on a droit à une interprétation qui semble couler de source. Tchaïkovski ne souhaitait pas de grandes voix, mais des interprètes capables de créer une unité. Cee fut chose faite dans la distribution de 6 septembre grâce à la soprano diaphane Tatiana Monogarova/Tania, au ténor lumineux Andrey Dunaev/Lenski, à la basse Anatolij Kotscherga/Grémine et au baryton Mariusz Kwiecien qui fait sortir Onéguine de son cliché d’anti-héros romantique pour en faire une sorte de petit roquet prétentieux et sûr de lui. Alexander Vedernikov dirige comme en famille l’orchestre du Théâtre Bolchoï et rend à Tchaïkovski toutes ses saveurs et couleurs d’origine.

On pourra en avril 2009 découvrir une autre facette du talent de Dmitri Tcherniakov : Gérard Mortier l’a invité à mettre en scène Macbeth de Verdi à Bastille.

Eugène Onéguine de Piotr Ilyitch Tchaïkovski et Constantin S. Chilovski d’après le poème d’Alexandre Pouchkine, solistes, orchestre et chœurs du Théâtre Bolchoï de Moscou, direction Alexander Vedernikov, chef des chœurs Valery Borisov, mise en scène et décors Dmitri Tcherniakov, costumes Maria Danilova, lumières Gleb Filshtinsky. Avec (en alternance) Makvala Kasrashvili et Irina Rubtsova (Larina), Tatiana Monogarova et Ekaterina Shcherbachenko (Tania), Margarita Mamsirova et Svetlana Shilova (Olga), Emma Sarkisyan et Irina Udalova (la nourrice), Andrey Dunaev et Roman Shulakov (Lenski), Mariusz Kwiecien, Vasily Ladyuk & Vladislav Sulimsky (Onéguine), Anatolij Kotscherga, Mikhail Kazakov & Alexander Naumenko (Grémine), Valery Gilmanov (Zaretski).
Palais Garnier, les 6,8,9,10,11 septembre à 19h30, le 7 à 14h30
08 92 89 90 90 – www.operadeparis.fr

Crédit : C. Leiber/ Opéra national de Paris

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.