Festival international de Colmar, édition 2025

Étoiles au firmament pour un feu d’artifice musical

À la tête du Festival de Colmar pour la troisième année, le chef d’orchestre Alain Altinoglu ouvre le champ à de très grands artistes.

Étoiles au firmament pour un feu d'artifice musical

DU BAROQUE À LA CREATION CONTEMPORAINE, du récital de soliste au grand orchestre, des chefs-d’œuvre bien connus au répertoire à découvrir, le Festival international de Colmar a pour spécificité... de n’en avoir aucune, si ce n’est l’excellence des interprètes qui s’y produisent et l’enthousiasme du public. Sous la houlette du chef d’orchestre et pianiste Alain Altinoglu, qui présente en 2025 sa troisième édition, c’est un véritable feu d’artifice de moments de rencontre et de plaisir musical partagé qui se présente aux festivaliers. Douze jours durant, trois rendez-vous quotidiens ponctuent la vie artistique de cette belle ville d’Alsace : à 12h30 au Koïfhus (ancien centre de douanes datant de la fin du XVe siècle) pour des concerts de musique de chambre proposés par de jeunes interprètes déjà confirmés mais encore en devenir, à 18h au Théâtre municipal pour des artistes de plus grand renom, à 20h30 à l’Église Saint-Matthieu pour les œuvres de grand format, mais aussi des récitals.

Les 9 et 10 juillet, nous avons pu assister à quatre concerts de haute qualité, ouvrant tout un éventail de styles, mais aussi d’expériences esthétiques hors du commun. Avec le duo que forment le violoncelliste Georgi Anichenko et la pianiste Anastasya Terenkova, le public était invité, le 9 juillet à 18h, à savourer dans toute sa plénitude l’expérience en profondeur de ce que peut être la musique de chambre et ce qu’elle signifie lorsque deux artistes en réelle connivence en révèlent les arcanes et les beautés. S’inaugurant de façon très bienvenue par l’énigmatique Sonate pour violoncelle et piano de Debussy, la rencontre des deux artistes dans cette musique alliant recherche de timbres inouïs pour l’époque (1915), intensité émotionnelle masquée par une ironie très typique de Debussy et cérébralité se déploie pour l’auditeur comme une expérience initiatique. La finesse des pianissimi du clavier, l’impression d’assister à une improvisation très contrôlée, y compris dans le jeu des deux musiciens et leur écoute mutuelle : tout cela est d’emblée du très grand art. Suivront pour ce concert trois œuvres fort intelligemment reliées : les Variations beethovéniennes sur « Bei Männern, welche Liebe fühlen » de La Flûte enchantée se révèlent, par l’interprétation de Georgi Annichenko et Anastasya Terenkova, dans toutes leurs dimensions les plus subtiles. On y retrouve l’humour légendaire du compositeur, mais aussi sa mélancolie, ses arêtes vives et sa vitalité. Les magnifiques Fantasiestücke de Schumann constituent le centre émotionnel du concert. Et c’est une sonate assez rarement jouée, celle de Grieg, qui clôture superbement ce moment musical d’exception.

Chopin plutôt que Kapustin

Le soir du 9 juillet, une star dirigeait du piano un orchestre avec lequel elle se produit régulièrement : Yuja Wang avec le Mahler Chamber Orchestra. Le concert s’inaugurait par la très passionnelle Ouverture de Coriolan de Beethoven, mettant en œuvre le conflit entre violence et lyrisme. Un concerto méconnu de Nikolai Kapustin devait lui succéder, finalement remplacé par le Deuxième Concerto de Chopin. Yuja Wang s’y révèle une magicienne de la virtuosité : répondant d’une certaine manière à l’esprit même de la musique de Chopin, qui n’use jamais de la vélocité pour en faire un spectacle, la pianiste semble voler au-dessus des effets pyrotechniques de la partition pour ouvrir à son public tout un paysage poétique, généreux, sensible et sensuel. Avec l’Octuor pour instruments à vents de Stravinsky, étonnamment placé au centre de ce programme d’œuvres du XIXe siècle, le Mahler Chamber Orchestra semble avoir voulu souligner tout ce que la musique de Stravinsky peut avoir d’absolument anti-romantique et même de redoutablement ironique : subtilement interprétée par les vents de l’orchestre, l’œuvre sollicite (peut-être en vain ?) l’intelligence de l’auditeur et presque son amertume. Rien de sentimental ici, ni même d’une invitation à s’épancher : tout est au contraire célébration de la forme, du rythme et du sarcasme... Drôle de prélude à l’un des concertos les plus violemment pathétiques du répertoire : le Premier Concerto en si bémol mineur de Tchaïkovski, qui couronne le concert. Avec ses grands accords plaqués inauguraux et l’emphase sentimentale de son premier thème d’orchestre, l’œuvre n’est pas exactement du côté de la subtilité, on peut lui préférer d’autres visages du compositeur. Mais ici encore, Yuja Wang assume avec superbe jusqu’aux faiblesses de ce concerto pour en faire un grand moment de jubilation instrumentale mais aussi de déploiement de la mélancolie.

Le 10 juillet à 18h était proposé au Théâtre municipal un concert du Quatuor Zaïde en compagnie du clarinettiste Raphaël Sévère, dans les deux grands quintettes du répertoire pour cette formation : celui de Mozart et celui de Brahms, composés tous deux à destination d’un clarinettiste particulier, Anton Stadler pour Mozart, Richard Mühlfeld pour Brahms. Disons d’emblée que, malgré la qualité des cinq instrumentistes pris dans leur personnalité individuelle, l’interprétation globale assez sage nous a laissés sur notre faim pour ces deux chefs-d’œuvre, qui exigent une intensité émotionnelle et un engagement dans la fusion entre les différentes parties. Difficile d’analyser cette impression d’une interprétation par trop démonstrative, presque scolaire, dans Mozart comme dans Brahms. Il semble que c’est plutôt le quatuor à cordes qui pêche ici : ce qui fait le style d’un quatuor, ce mélange si mystérieux d’harmonie entre ses membres et de possibilité laissée à chacun d’eux de prendre, momentanément, son envol dans des soli ou moments choisis : tout cela nous a semblé manquer au Quatuor Zaïde, comme si « quelque chose » manquait à l’ensemble, qui lui permettrait d’emporter l’adhésion : une générosité, peut-être, ou encore une écoute mutuelle de plus profonde acuité ? Tout cela étant dit, le concert a rencontré un grand succès, ce qui interroge bien sûr l’auteur de ces lignes et invalide probablement ses impressions et sa déception...

La Renaissance au piano

Le soir du 10 juillet, avait lieu le récital très attendu du pianiste russe Grigori Sokolov, familier du Festival de Colmar et qui proposait en première partie un programme très original : des transcriptions pour piano d’œuvres originellement écrites pour le virginal (le clavecin anglais) par William Byrd – grande figure de la musique anglaise de la Renaissance. Le travail de Grigori Sokolov dans ce répertoire est fascinant de beauté et d’intelligence : le pianiste semble prendre à bras-le-corps la question si délicate de l’interprétation au piano moderne de pièces conçues pour un instrument très différent, moins sonore et aux possibilités dynamiques limitées qu’est le clavecin. Il en assume de façon royale la difficulté, en faisant de l’ornementation typique de la musique de cette époque un nouvel objet sonore au piano d’aujourd’hui, qui perd en un sens de sa préciosité et de sa finesse pour devenir un monde étrange, obsessionnel ou au contraire fantasque, bien loin des conventions instrumentales de la Renaissance... Comme toujours chez Grigori Sokolov, c’est l’invention sonore et la poésie du toucher, qui suscitent l’enchantement.

Et l’aventure se poursuit et s’approfondit avec la seconde partie du récital : les Ballades op. 10 de Brahms, véritable plongée dans la mélancolie du compositeur et son inventivité polyphonique, Grigori Sokolov les explore pour nous avec toute l’imagination et la sensibilité d’un poète qui serait aussi un grand rationaliste... L’ambivalence rythmique, qui est l’un des ressorts les plus puissants de la musique de Brahms, ce passage du binaire au ternaire, les effets d’oscillation très contrôlée entre les deux : tout cela, Grigori Sokolov en fait le fondement d’un édifice magistralement construit et si fortement charpenté qu’il permet même l’apparition de la fluidité... Une généreuse série de bis a succédé aux Deux Rhapsodies op. 79 de Brahms qui clôturaient ce sublime récital : plusieurs Mazurkas de Chopin, ainsi que le fameux Tambourin de Rameau ont permis à un public enchanté de prendre congé en douceur de cet artiste hors du commun.

photo : Grigori Sokolov (FIC - Bertrand Schmitt)

Festival international de Colmar, 9 et 10 juillet 2025

A propos de l'auteur
Hélène Pierrakos
Hélène Pierrakos

Journaliste et musicologue, Hélène Pierrakos a collaboré avec Le Monde de la Musique, Opéra International, L’Avant-Scène Opéra, Classica, etc. et produit des émissions sur France Musique, France Culture, la Radio Suisse Romande et, depuis 2007 :...

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