Peter Grimes au Théâtre de Lucerne le 6 septembre

Entre prosaïsme, noirceur et fantaisie

Le metteur en scène Wolfgang Nägele donne au premier opéra de Britten toute sa charge de violence.

Entre prosaïsme, noirceur et fantaisie

LORSQUE, LE 7 JUIN 1945, Britten présente, pour la réouverture du Sadler’s Wells de Londres, son tout premier opéra, Peter Grimes, sur un livret de Montagu Slater inspiré d’un poème de George Crabbe, il ne s’attend certainement pas à un succès aussi éclatant. Est-ce d’abord la puissance de la musique (et la profondeur expressive de ses Interludes), la finesse du portrait musical du rôle-titre ou l’inquiétante ambiguïté de l’intrigue qui font mouche ? La conjugaison de tous ces aspects, bien sûr, à quoi s’ajoute le thème de la mer, magnifiquement et subtilement varié à travers des pages symphoniques d’exception et qui est aussi la métaphore de l’angoisse essentielle du personnage. Ce calme de l’élément marin susceptible de basculer en un instant dans la tempête, Britten semble en faire la représentation même du danger qui entoure le personnage de Peter Grimes, accusé (injustement ?) de meurtre et soumis d’emblée au jugement et à la violence d’une foule indifférenciée.

Mais comme toujours chez Britten, comme chez tous les grands compositeurs dramaturges, c’est l’entrelacement d’un texte fort et d’une partition subtile qui donne à l’œuvre tout son rayonnement. Rayonnement dans l’ombre, pourrait-on ajouter, tant l’ambiguïté règne dans cet opéra. Ambiguïté fondamentale de l’attitude du personnage principal, dans ses réponses au jugement de la foule qui l’accable, comme s’il ne savait lui-même s’il avait ou non commis le crime dont on l’accuse (un jeune pêcheur travaillant à son service). Polysémie de la langue musicale, dont l’auditeur peine à interpréter les significations émotionnelles. Ambivalence très fertile, enfin, entre la tonalité tragique, quasi métaphysique de cette histoire et de sa mise en musique et la férocité assez jubilatoire de scènes où l’action et la musique se débrident pour peindre tel ou tel aspect d’une foule qui n’est pas uniquement anonyme.

Polychromie

Tous ces caractères foisonnants de l’œuvre, le metteur en scène Wolfgang Nägele les saisit dans toute leur variété, leurs contradictions, leurs pouvoirs expressifs pour en faire les outils d’une fresque puissamment polychrome, soutenu par une direction musicale de haute volée : celle de Jonathan Bloxham à la tête de l’Orchestre symphonique de Lucerne et de l’excellent chœur du Théâtre de Lucerne. Le défi consistant peut-être pour tous les acteurs de cette production de réussir à maintenir la profondeur mystérieuse d’une partition balançant entre impressionnisme passager des textures orchestrales, expressionnisme dans la peinture des caractères et des situations dramatiques et sens du théâtre pur, si l’on peut dire, dans la brillante multiplicité des modes de dialogue et d’expression musicale que Britten a imaginée.

Contribue à cette réussite un décor tout à la fois prosaïque (caisses de poissons et bacs où s’affairent ouvrières en tablier de plastique) et ouvert à l’imaginaire par sa nudité même : mur fait de grosses pierres et surmonté d’un escalier qui pourrait figurer l’accès à la fosse d’une prison primitive mais aussi symboliser la construction d’un édifice aussi brut que peut être brutal le jugement d’une foule contre un individu... Quant à la mer, si magistralement dépeinte dans les fameux "Interludes marins" de Peter Grimes (régulièrement isolés pour être interprétés dans les concerts symphoniques), elle est d’abord absente du décor, simplement suggérée, puis apparaît au dernier acte dans toute sa force mais aussi sa puissance poétique par une simple toile qui la stylise et la colore d’un ciel flamboyant.

Majorettes

Dominée par le talent hors-pair du rôle-titre, excellemment interprété par le ténor américain Brett Sprague, la distribution vocale ne peut qu’impressionner. Non seulement par la prestation individuelle de chacun des protagonistes, mais par le sentiment très fort qu’un véritable travail d’équipe a pu produire ce spectacle très abouti. Les nombreuses scènes de foule qui émaillent l’action de Peter Grimes mettent ainsi en valeur aussi bien le chœur subtilement mis en scène que des personnages hauts en couleur tels que ceux des deux nièces, apparaissant sur des patins à roulettes et dans des costumes s’apparentant à ceux de majorettes. Comme si le metteur en scène, à l’écoute d’une partition assez excentrique dans ses alliages de styles, s’était proposé de faire de l’intrigue et de sa représentation comme le spectacle d’un rêve bizarre, où la violence du destin de Peter Grimes rencontrerait l’apparition de personnages décalés, fantaisistes, humoristiques.

Lorsque l’obscurité se fait sur scène, c’est un tonnerre d’applaudissements qui salue ce spectacle et qui semble également permettre au public de se libérer d’une chape d’angoisse après ce voyage fascinant dans les zones les plus noires de la psyché humaine. Brett Sprague est pour beaucoup dans la puissance de cette production. Son interprétation des grands solos de Peter, son immersion dans cette musique tout à la fois poignante et violente, sa façon de "dire" le propos essentiel du compositeur et de son librettiste - la tragédie de la solitude mais aussi l’élan vers un au-delà de la réalité qui seul permet d’échapper à l’ambivalence des sentiments : tout cela est d’un très grand artiste.

Photo : Emanuel Ammon - Christoph Ammon

Benjamin Britten : Peter Grimes. Brett Sprague (Peter Grimes), Eyrún Unnarsdóttir (Ellen Orford), Vladyslav Tlushch (Captain Balstrode), Judith Schmid (Auntie), Tania Lorenzo Castro (First Niece), Elvira Margarian (Second Niece), Robert Maszl (Bob Boles), Rueben Mbonambi (Swallow), Valentina Stadler (Mrs Sedley), Luca Bernard (Rev. Horace Adams), Michael Temporal Darell (Ned Keene), Marc-Olivier Oetterli (Hobson). Orchestre symphonique de Lucerne, Chœur du Théâtre de Lucerne, dir. Jonathan Bloxham. Mise en scène : Wolfgang Nägele. Décors : Valentin Köhler. Théâtre de Lucerne, 6 septembre 2025.

A propos de l'auteur
Hélène Pierrakos
Hélène Pierrakos

Journaliste et musicologue, Hélène Pierrakos a collaboré avec Le Monde de la Musique, Opéra International, L’Avant-Scène Opéra, Classica, etc. et produit des émissions sur France Musique, France Culture, la Radio Suisse Romande et, depuis 2007 :...

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