Opéra National de Paris
Elektra, de Richard Strauss et La Clémence de Titus, de Mozart
Les fureurs de la vengeance et les douceurs du pardon
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- 8 juillet 2005
- Critiques
- Opéra & Classique
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La première saison orchestrée par Gérard Mortier dans les deux salles de l’Opéra National de Paris s’est achevée sur une vraie et sur une fausse nouvelle production maison. Un Mozart de vingt ans d’âge et un Richard Strauss tout neuf et tout vibrant.
Côté reprise, La Clémence de Titus, dans une réalisation signée, en 1982, par le couple Karl-Ernst Hermann, à la Monnaie de Bruxelles. Au rayon des nouveautés, une Elektra, d’après Sophocle, le deuxième opéra de Strauss et sa première collaboration avec Hugo von Hofmannstahl, le poète et dramaturge qui allait signer pour lui une série de livrets qui marqueront l’histoire de l’opéra. Ce premier galop commun autour d’un thème antique se révéle d’emblée comme un coup de maître, en une heure trente de tempête dans un crâne.
Electre est orpheline d’Agamemnon, son père, assassiné par Clytemnestre, sa mère, et par Egisthe, son amant. Crime crapuleux perpétré à la hache alors que le roi revenu vainqueur de ses conquêtes se repose dans son bain. Ce sang versé ne se lavera que dans le sang. Electre y veille, à l’ombre du palais dont elle se veut désormais bannie. Oreste, son frère exilé, sera la main armée qui frappera les coupables. Electre attend Oreste.
Sur cette trame convulsive, Strauss a composé une musique d’orage intérieur, haletante de questionnements - il est, ne l’oublions pas, contemporain de Freud - et de fureurs. La partition explose de couleurs et de tourments. Pour en faire entendre la luxuriance, il faut un chef aguerri, familier de son répertoire. Christoph von Dohnanyi, straussien jusqu’à la moelle, est ce maestro idéal. C’est lui qui, à Bastille, met en effervescence tragique l’Orchestre National de l’Opéra. Il avait dû, il y a un mois, pour raisons de santé, annuler sa participation à la reprise d’Arabella, au Châtelet.
Mais c’est complètement remis, en pleine forme, qu’il a pu reprendre la baguette pour cette Elektra incandescente à laquelle l’Américaine Deborah Polaski qui en connaît le rôle titre sur le bout des notes pour l’avoir chanté à Berlin comme à Bayreuth, apporte sa vaillance lyrique et son jeu de tragédienne. Performance athlétique - elle occupe la scène d’un bout à l’autre de l’opéra - judicieusement soutenue par une distribution quasi sans faille, avec la pulpeuse Chrysothémis de la soprano hollandaise Eva Maria Westbroek qui déploie son appétit de vivre communicatif, avec l’Oreste, sombre, raisonneur, déterminé du jeune baryton Markus Brück et l’Egisthe fuyant du ténor Jerry Hadley. En Clytemnestre, Felicity Palmer compense un timbre rêche, en perte de vitesse, par un sacré numéro d’actrice. Le jeu halluciné d’une star hollywoodienne vieillissante et complètement marteau.
Que dire de la mise en scène de Matthias Hartmann, futur directeur du Schauspielhaus de Zürich ? Pas grand chose si ce n’est qu’elle accumule tous les poncifs de ces hommes de théâtre qui tentent à tout prix de faire du neuf à coup de transpositions spectaculaires. Sa direction d’acteur est efficace mais elle se noie dans le décor gigantesque de Jan Versweyweld qui situe l’action dans un no-man’s land en ruine dont le palais royal est composé de plaques de tôles et l’office des servantes de machines à laver pour laverie automatique, le tout ponctué d’un symbolisme simpliste, au cas où on n’aurait pas compris... C’est du très vieux théâtre d’avant garde. On peut toujours fermer les yeux pour écouter.
C’était il y a vingt trois ans justement, à l’époque des grands rafraîchissements des répertoires, que Karl-Ernst et Ursel Herrmann dépoussiéraient, au Théâtre Royal de la Monnaie, à Bruxelles, alors dirigé par Gérard Mortier, l’ultime opera seria de Mozart, La Clémence de Titus. Une commande exécutée en quelques semaines pour accompagner le couronnement de l’empereur Léopold II, à Prague.. La production fit sensation. Quelques années plus tard, alors qu’il tenait les rênes du Festival de Salzbourg, le même Mortier remit en selle cette même réalisation analytique, froide, efficace. Il a eu envie d’offrir aux Parisiens cet enfant chéri qu’il avait fait naître. Seulement, plus de deux générations ont passé et les grands nettoyages des classiques semblent avoir fait leur temps.
Pour un Strehler dont les sublimes Noces de Figaro tinrent l’affiche pendant 30 ans, pour un Lavelli dont le génie iconoclaste donna au Faust de Gounod une jeunesse intemporelle, combien sont passés à la trappe des balbutiements de l’épate ou du style art et essai ! Si bien qu’aujourd’hui, le minimalisme abstrait du décor blanc, éclairé plein feux, et les anachronismes des costumes des époux Herrmann, donnent davantage l’impression d’assister à un résumé des modes et manies d’une époque qu’à une lecture nouvelle d’un chef d’œuvre trop souvent méconnu. Absence de mobilier, accessoires rutilants, parfois saugrenus (Bérénice, l’épouse de Titus chassée du trône - mais qui n’existe pas dans le livret - traverse la scène sur une patate géante !) gesticulations, reptation au sol des personnages, chanteurs s’exprimant de dos : autant de coups de pieds à la tradition qui passaient pour de salutaires bouffées d’oxygène et qui, aujourd’hui, ont pris un sacré coup de vieux. En Sextus dévoré d’amour, Susan Graham rayonne : timbre moelleux, medium tout en chaleur généreuse et présence princière. Confrontée à la rigidité d’un Titus que Christoph Prégardien semble tenir à distance, c’est elle qui, finalement, donne à son pardon toute la grandeur et la douceur de la clémence des monarques éclairés.
Sylvain Cambreling dirigeait déjà cette production à sa création. Le temps, semble-t-il, lui a donné plus de poids et de densité que de subtilité. Il martèle Mozart comme une marche militaire et le laisse sans âme.
Elektra de Richard Strauss, livret de Hugo von Hofmannstahl d’après Sophocle, direction Christoph von Dohnanyi, mise en scène Matthias Hartmann, décors Jan Verswayveld, avec Deborah Polaski, Felicity Palmer, Eva Maria Westbroek, Markus Brück, Jerry Hadley... Opéra Bastille, les 18, 22, 26, 30 juin, 4, 8, 12 juillet à 20h.
François FOGEL / Opera national de Paris
La Clémence de Titus de W.A. Mozart, livret de Pietro Metastase et Caterina Mazzolà, direction Sylvain Cambreling, mise en scène Ursel et Karl-Ernst Herrmann, décors et costumes Karl-Ernst Herrmann, avec Susan Graham, Catherine Naglestad, Hannah Ester Minutillo, Ekaterina Siurina, Roland Bracht, Christoph Prégardien.
Palais Garnier les 19, 22, 26, 29 mai 1er, 4, 6, 9, 12 juin à 19h30.



