Bruxelles - Théâtre Royal de La Monnaie - jusqu’au 4 février 2010
Elektra de Richard Strauss
Une heure trente de tempête musicale, trois magnifiques voix de femmes
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- 24 janvier 2010
- Critiques
- Opéra & Classique
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Les Atrides ont repris rendez-vous à la Monnaie de Bruxelles au premier tiers de cette saison consacrée aux mythes antiques. Après les Iphigénie de Gluck (voir webthea du 9 décembre 2009) voici donc le dénouement de leurs affrontements avec cette Elektra de Richard Strauss qui condense dans une musique qui bat comme un pouls qui tourne fou, l’obsession de vengeance de l’orpheline d’Agamemnon assassiné par sa mère Clytemnestre et par Egisthe son amant.
Trois magnifiques voix de femmes embrasent le spectacle que La Monnaie présente en coproduction avec le Liceu de Barcelone où elle fut créée il y a 2 ans (voir webthea du 6 mars 2008, la critique de Jaime Estapa). La mise en scène, les décors et les costumes sont restés les mêmes, la distribution est nouvelle et l’orchestre symphonique de la Monnaie prend la relève de celui du Liceu avec le maestro Lothar Koenigs qui y fait d’éblouissants débuts bruxellois.
Une heure trente de tempête dans un crâne : le deuxième opéra de Richard Strauss composé trois ans après Salomé et qui signe sa première collaboration avec le poète Hugo von Hofmannsthal, surfe sur un océan musical où l’héritage de Wagner avec ses leitmotivs se teinte des premières dissonances sérielles lancées par Schoenberg.
Un trio infernal et magnifique
L’obsession de vengeance d’Electre, bannie du palais où règne le couple crapuleux qui se débarrassa à coups de hache du guerrier vainqueur, ses convulsions, ses questionnements sont transposés par Strauss par un déluge de couleurs et de tourments. Pour tenir tête et voix à cette luxuriance sonore, il faut des timbres hors norme et des personnalités qui s’imposent. C’est la grande réussite de la Monnaie d’avoir réuni le trio infernal et magnifique composé de Doris Soffel, mezzo allemande qui, sans jamais verser dans la caricature, transforme Clytemnestre en une sorte de Gloria Swanson échappée d’Hollywood. Perlouzes et diamants, suite servile aux ordres de ses caprices, timbre de nuit noire, à la fois abjecte et pitoyable, elle réussit à émouvoir.
La personnalité incandescente de Evelyn Herlitzius
C’est une Chrysothemis de luxe qu’incarne la merveilleuse Eva-Maria Westbroeck, lauréate en 2009 du Grand Prix de l’association Presse Musicale Internationale. Elle est la sœur de l’héroïne, celle qui veut vivre et oublier, elle lui donne la splendeur rayonnante de sa voix et sa sensualité à fleur de jeu. Elektra enfin, une découverte : Evelyn Herlitzius, soprano allemande, wagnérienne rodée, familière des plus grandes maisons d’opéra d’Allemagne fut jusqu’ici ignorée des scènes parisiennes. Silhouette gracile d’adolescente si différente de la stature d’une Deborah Polaski dont Elektra est l’un des rôles fétiches, elle révèle d’emblée une personnalité incandescente. La voix est opulente, parfaitement maîtrisée, capable d’atteindre des aigus fracassants sans jamais déraper dans le cri. Les hommes complètent un plateau sans faille, Gerd Grochowski, Oreste un brin hippie au lyrisme contenu, Donald Kaasch, Egisthe vacillant, Franz Mazura, toujours présent, toujours efficace dans le rôle du précepteur et toute la suite des servants et servantes. L’ensemble est parfaitement homogène.
La tragédie est servie
Le metteur en scène flamand Guy Joosten qui vient d’être nommé dramaturge en chef de l’Opéra de Flandre/ Vlaamse Opera à Anvers et Gand, confirme son talent de subtil directeur d’acteurs sachant, comme pour Lucia de Lammermoor ou Werther dont nous avons rendu compte (voir webthea des 20 décembre 2007 et 20 avril 2009), insuffler aux chanteurs la juste pulsion des rôles qu’ils ont à défendre sans jamais en sacrifier la musicalité. Tout est juste et mesuré jusque dans les excès. Sa transposition de l’œuvre dans les années de fascisme allemand ou italien avec sa soldatesque féminine manu militari et ses servantes infirmières n’apporte aucun éclairage nouveau – le procédé a été utilisé jusqu’à l’usure -, mais n’entraîne heureusement aucun contre sens, tout comme le décor de Patrick Kinmonth avec sa façade déglinguée d’un ancien palais ou d’une prison en sommeil.
La jouissance est dans la fosse où Lothar Koenigs fait littéralement se fracasser la musique de Strauss dans toute sa force hallucinatoire, parfois aux dépends de nuances. Mais l’effet est garanti. La tragédie est servie.
Elektra de Richard Strauss, livret de Hugo von Hofmannsthal d’après Sophocle. Orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie, direction Lothar Koenigs, mise en scène Guy Joosten. Avec Doris Soffel, Evelyn Herlitzius, Eva-Maria Westbroeck, Donald Kaasch, Gerd Grochowski, Franz Mazura, Mireille Capelle, Lisa Houben, Alexandre Kravets, Renate Behle, Graciela Araya, Carolie Wilson, Anna Gabler. Les trois premiers rôles féminins sont chantés en alternance par Natascha Petrinsky, Nadine Secunde et Annalena Persson.
Bruxelles – La Monnaie/De Munt les 19, 21, 22, 26, 27 & 29 janvier, 2 & 4 février à 20h, les 24 & 31 janvier à 15h.
+32 (0)70 23 39 39 – www.lamonnaie.be
© Bernd Uhlig




