Paris, théâtre de la Bastille, jusqu’au 30 mars 2012

Du fond des gorges de Pierre Meunier

La parole mise en chantier

Du fond des gorges de Pierre Meunier

Issu de l’école du cirque, comédien, Pierre Meunier, a écrit et réalisé des spectacles réjouissants à partir de ses observations de la matière et des lois physiques, pour provoquer et triturer la pensée d’une manière théâtrale singulière et ironique. Après Le Chant du ressort, Le Tas ou Au milieu du désordre, ses préoccupations passent aujourd’hui par une interrogation du langage, abordée sous l’angle de sa désarticulation.

Il révèle s’être inspiré du poète russe Ossip Mandelstam qui écrivait notamment “ Un mot, n’importe lequel, se présente comme un faisceau et le sens, au lieu de se concentrer en un point nommé, se projette dans diverses directions. En prononçant “soleil” nous effectuons une sorte de voyage immense dont nous avons une telle habitude que nous le parcourons comme un rêve.”. Ce voyage, Pierre Meunier l’explore à sa manière en puisant au “ fond des gorges ”, depuis l’origine du langage, jusque dans son cheminement aléatoire avec ses déperditions et ses limites.

Fruit d’une “ fabrication collective ” réalisée et interprétée avec trois autres complices, François Chattot, Pierre-Yves Chapalain et Frédéric Kunze, le spectacle s’ouvre sur un bref et judicieux prologue consacré à la perception du silence, qui précède toute parole. Puis les quatre compères intègrent un espace essentiellement habité de chambres à air usagées et de pneus, référence détournée du pneuma zoticon grec, source de force vitale. Tour à tour bouées de torture ou de sauvetage, une installation mouvante, qui au fil des séquences se construit et se reconstruit dans un joyeux et imprévisible désordre, suscitant ou accompagnant les fluctuations des mots et propos, à partir de l’expression des corps des comédiens très engagés physiquement dans l’aventure.

Sous cette forme, apparaît une métaphore du monde instable et chaotique d’aujourd’hui, qui trouve des échos politiques en impliquant, par exemple, trois hommes d’affaires embarqués dans une scène savoureuse, où, sur une sorte de radeau en constant déséquilibre, ils exposent leur bilan aux actionnaires et commentent les courbes financières, pour conclure que “Licencier c’est investir dans l’avenir ”.
Un cynisme combattu au final par un rappel à la nécessité de donner tout son sens au mot “ensemble”.
Joyeuse et vivace, avec des accents poétiques, cette création spasmodique, qui s’appuie également sur les emprunts musicaux et l’univers sonore d’Alain Mahé avec les lumières de Bruno Goubert, ne manque pas de souffle, mais pêche sur sa durée par ses accumulations aléatoires pas toujours porteuses de lisibilité de sens. Alors le spectateur peut parfois se sentir coincé entre le pneu et la jante.

Du fond des gorges, création collective sur un projet de Pierre Meunier, avec Pierre – Yves Chapelain, François Chattot, Frédéric Kunze et Pierre Meunier. Son Alain Mahé, lumière Bruno Goubert. Durée 1 h 30. Théâtre de la Bastille jusqu’au 30mars 2012

© J.P. Estournet

A propos de l'auteur
Jean Chollet
Jean Chollet

Jean Chollet, diplômé en études théâtrales, journaliste et critique dramatique, il a collaboré à de nombreuses publications françaises et étrangères. Directeur de publication de la revue Actualité de la Scénographie de 1983 à 2005, il est...

Voir la fiche complète de l'auteur

Laisser un message

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

S'inscrire à notre lettre d'information
Commentaires récents
Articles récents
Facebook