Bruxelles – La Monnaie jusqu’au 19 mai 2010
Don Quichotte de Jules Massenet
Clôture en apothéose des 50 ans de carrière de José van Dam.
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- 11 mai 2010
- Critiques
- Opéra & Classique
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Au Japon on l’aurait sacré « Trésor national vivant », en Belgique on se contente de l’anoblir et d’en faire le héros national de l’art lyrique, et, pour célébrer ses 50 ans de carrière, dont 30 au service de La Monnaie de Bruxelles, celle-ci met les petits plats dans les grands et lui offre en guise d’au revoir le personnage mythique de Don Quichotte taillé à ses mesures par Laurent Pelly et Marc Minkowski. L’émotion est au rendez-vous et il faudrait être de pierre ou de marbre pour ne pas sentir quelques picotements monter du plexus au bord des cils.
Massenet avait 68 ans en 1910 quand il composa ce Don Quichotte qui fut son œuvre ultime, autoportrait rêvé peut-être du chevalier de musique en quête d’aspirations et d’inspiration où les accents tragiques se mêlent aux envolées romantiques. José van Dam, né en 1940, fête donc cette année ses 70 étés, et le héros à la longue figure en est peut-être aussi l’autre portrait.
Illustrant une nouvelle édition du roman de Miguel de Cervantès, Gustave Doré, grava un Don Quichotte vissé dans un fauteuil assailli de livres et des personnages qui les habitent et qui hantent son imaginaire. Laurent Pelly part de la même image : un vieil homme sur une chaise ramassant les feuilles et les pages amoncelées dans une sorte de décharge de papiers et de fantasmes. Le crâne couronné d’épis blancs en pétard, la barbichette tombant en virgule de son menton, Don José-Quichotte n’a d’yeux que pour la créature qui émerge du sommet de sa rêverie de papier et de lettres d’amour, la cocotte Dulcinée métamorphosée dans son délire en ange de perfection et de vertu.
Un fou sublime
Sur la musique qui crépite en feu d’artifice la projection sur grand écran de bouts de textes de Cervantès éclaire le voyage que le fou sublime s’apprête à faire sur le dos de sa Rossinante, accompagné de Sancho Pansa, son ombre fidèle et arrondie. C’est l’Espagne tout à coup, une Espagne de salon aux murs garnis d’un papier peint imprimé dont les motifs se retrouvent sur les costumes des danseurs. Ils sont couleur sépia tandis que la cohorte des prétendants arbore des habits noirs de premier bal. Décors et costumes jouent et se jouent du vrai et du faux, du temps figé de la mémoire et du temps qui fuit dans le présent. Les ailes des moulins tournent et emportent le chevalier à la longue figure sur un bras qui jaillit d’une masse de rocaille, les brigands en costards noirs et chapeau melon pourraient être les cousins d’une bande de traders de la City. On regrettera tout juste le temps trop long du dernier changement de décor entre le 4ème et le 5ème acte, coupant tout à coup la flamboyance de ce qui vient de se passer sur scène quand Sancho emporte sur son dos son maître foudroyé par le refus de sa bien-aimée.
Un vrai Sancho Pansa
Marc Minkowski fait jouer un double jeu fascinant à l’Orchestre symphonique de la Monnaie, déchaîné, volcanique dans les ouvertures et interludes il embrase Massenet avec un enthousiasme d’adolescent, puis, au long des scènes, quand s’expriment les chanteurs, il contient la masse sonore, sans l’affaiblir, la fait entrer dans un dédale de nuances pastel qui à aucun moment ne couvre les voix. Celle de la Dulcinée de Silvia tro Santafé, espagnolissime jusque dans sa diction en pierrailles et sa voix sensuelle, et celle de Werner van Mechelen, l’autre baryton basse de Belgique, moins célèbre encore que son aîné mais si riche de valeurs sûres, chaleur de timbre, parlé clair et jeu tout en drôlerie et tendresse : un vrai Sancho Pansa.
Van Dam et le mystère de la présence
Van Dam enfin, l’homme du jour : la voix a subi l’usure des ans c’est vrai, les graves se sont essoufflés, la projection, ici et là, s’est anémiée mais dès qu’il entame les grands airs - « quand apparaissent les étoiles » « je suis le chevalier errant qui redresse les torts »…- la ligne de chant redevient souveraine, le phrasé retrouve son élégance raffinée, le jeu sa maîtrise et son intelligence. Et ce mystère qu’est la présence, cette aura, ce magnétisme qui prend possession du personnage, envahit le plateau et va droit au cœur du spectateur.
30 ans à la Monnaie en 2 CD
Pour clore plus concrètement ces trente années de compagnonnage lyrique, la Monnaie a fait éditer chez Cyprès Archive (distribué par Abeille) un double CD « Deluxe » récapitulant des extraits de tous les rôles chantés dans la maison bruxelloise : Wagner et Verdi balisent l’essentiel de son parcours, le Hollandais du Vaisseau Fantôme, Hans Sachs des Maîtres Chanteurs de Nüremberg et Amfortas de Parsifal, alternent avec le Philippe poignant de Don Carlo, les rôles titre de Falstaff et de Simon Boccanegra. Sans oublier Mozart (Don Giovanni) Rossini (Selim du Turc en Italie), Debussy (Golaud de Pelléas et Mélisande), Strauss (Jochanaan de Salomé), et aussi, en couronnement peut-être, Moussorgski et son Boris Godounov inoubliable. .
L’échantillonnage, si on peut dire, est superbe mais il ne fait pas oublier tous les grands rôles chantés sur d’autres scènes majeures internationales. Ce premier Don Quichotte sur disque enregistré en 1993 sous la direction de Michel Plasson mais surtout ses prestations sur scène : à Paris notamment où le Saint François d’Assise de Messiaen en création mondiale est resté dans toutes les mémoires tout comme les Noces de Figaro dans la légendaire mise en scène de Giorgio Strehler. Et au cinéma ce Leporello malicieux du Don Giovanni filmé par Joseph Losey et le Maître de Musique attentif du film de Gérard Corbiau.
Un rôle qu’il continuera à tenir en transmettant son savoir, sa technique, sa finesse et, si possible, son humanité aux aspirants chanteurs des nouvelles générations.
Don Quichotte de Jules Massenet, livret de Henri Cain d’après Miguel de Cervantès, orchestre symphonique et chœurs de La Monnaie de Bruxelles, direction Marc Minkowski (en alternance avec Nicholas Jenkins), mise en scène et costumes Laurent Pelly, décors Barbara de Limbourg, lumières Joël Adam. Avec José Van Dam (en alternance avec Vincent Le Texier) Silvia tro Santafé (en alternance avec Jennifer Larmore), Werner Van Mechelen (en alternance avec Lionel Lhote) Julie Mossay, Camille Merckx, Gijs Van der Linden, Vincent Delhomme, Bernard Villiers.
Bruxelles – La Monnaie, les 4, 5, 6, 7, 8, 11, 12, 14 & 19 mai à 20h, les 9 & 16 mai à 15h.
Soirée de gala le 18 mai à 20h.
+32 (0) 70 233 939 – www.lamonnaie.be
photos : Johan Jacobs





