Opéra National du Rhin / Strasbourg
Don Carlos, de Giuseppe Verdi
Rendez-vous manqué
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- 30 mai 2006
- Critiques
- Opéra & Classique
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L’occasion d’entendre la version originale de ce Don Carlos, créé à Paris en 1867 en langue française, est tellement rare que le voyage à Strasbourg s’impose spontanément à tous les amoureux du grand Verdi patriote. Le plaisir de voir enfin ce premier acte, dit acte de Fontainebleau - supprimé dans la version italienne en 4 actes de 1884 - qui donne la clé du drame historique de Friedrich Schiller dont s’inspira Verdi : la rencontre dans la forêt de Fontainebleau et le coup de foudre réciproque de l’Infant Don Carlos et d’Elisabeth de Valois qui se croient promis l’un à l’autre, puis l’annonce du changement de volonté du Roi Philippe II, qui, sous prétexte de paix entre la France et l’Espagne, décide d’épouser lui-même la princesse. Les fiancés d’un jour se plient à la loi mais leur passion reste intacte. C’est le volet sentimental du drame aussitôt doublé par son volet politique : avec l’Inquisition en toile de fond et la guerre qui fait rage dans les Flandres réduites en esclavage. Tout cela scellé par le pacte d’amitié entre Carlos et Rodrigue, marquis de Posa qui plaide pour la liberté des Flamands et qui finit par se sacrifier à la place de son ami...
Ce thème de fraternité et d’amitié soutenu par le leitmotiv d’un sublime duo est sans doute la clé de voûte de ce chef d’œuvre qui renvoie chacun de ses héros à sa solitude : où le grand air de Philippe II se lamentant sur l’absence d’amour de son épouse constitue l’un des plus bouleversants morceaux de bravoure de tout le répertoire lyrique.
Barbouzes en complet veston gris et chemises noires
A Strasbourg le rendez-vous attendu fut manqué. Même avec beaucoup d’imagination, il est difficile de trouver un sens à la production proposée par le jeune metteur en scène allemand Gustav Rueb, d’après un concept (sic) de son aîné Christof Loy, peu connu en France mais qui, notamment à la Monnaie de Bruxelles, signa quelques jolies réussites. A la forêt de Fontainebleau se substitue une sorte de salle dépourvue de mobilier à l’exception d’un bouquet de branchages et d’une sorte de lampe de bureau suspendue à un câble, lampe à laquelle Carlos, pantalon noir, chemise blanche et sourire à la Tony Blair, s’accroche comme à la poignée d’un autobus.
Ses hommes d’armes sont transformés en barbouzes en complet veston gris et chemises noires les oreilles sanglées de micros... La même lampe de style « ronds de cuir » revus par Courteline sert de support de scène en scène. Jusqu’à ce que, trois actes plus loin, la périlleuse scène de l’autodafé soit esquivée par un transfert inattendu dans une salle de cinéma avec sa volée fauteuils en velours grenat, surplombée en fond de scène par une galerie équipée de chaises électriques...
Les voix, un ensemble trop hétéroclite
Une fois de plus la frénésie de transplantation d’un temps révolu dans celui supposé être le nôtre, fait plus de dégâts que de bienfaits dans la lisibilité recherchée. On attend avec impatience le jeune metteur en scène « révolutionnaire » qui aura le culot de monter un classique dans son époque d’origine, avec, pourquoi pas, des toiles peintes et des costumes ad hoc pour nous dire, in fine, s’il en était besoin, que ce qui passait alors continue d’avoir du sens aujourd’hui et que c’est la raison pour laquelle, l’œuvre en question peut se parer du label « classique »...
Le lot de consolation musical n’était pas non plus au rendez-vous. Marco Guidarini avait beau tenter d’insuffler énergie et brillance à l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, les voix formaient un ensemble trop hétéroclite pour sauver la mise. De cette version française, on eût aimé comprendre le texte magnifique de François-Joseph Mery et Camille du Locle.
Un registre où la stridence fait loi
Dans le rôle de Carlos, l’Américain Andrew Richards rend vains ses efforts d’élocution par des poussées à la limite du hurlement. Nataliya Kovalova, malgré des aigus lancés en dents de scie et une diction aléatoire, apporte un charme fragile, mais pas la moindre autorité à Elisabeth. L’Eboli de Laura Brioli, une Italienne qui pourtant est censée en connaître le personnage, est tout simplement catastrophique en Cruela déchaînée avalant ses syllabes et crachant ses notes dans un registre où la stridence fait loi.
Par bonheur, deux Français de souche à la diction de cristal sauvent l’entreprise de la débâcle. Nicolas Cavallier certes un peu jeune pour la tessiture de basse chantante idéale exigée par Philippe II, en a cependant la classe, la chaleur et l’humanité. Quant à Ludovic Tézier, souverain en Rodrigue dont il chanta la version italienne en début de saison à Toulouse, avec ses graves d’or liquide, sa puissance de bout en bout maîtrisée, incarne sans le moindre doute le meilleur da Posa du moment. La voix est parfaite mais l’allure parfois godiche. Reste à lui trouver le directeur d’acteurs capable de le sortir de sa gangue et le propulser au zénith des meilleurs.
Don Carlos de Giuseppe Verdi, livret de François-Joseph Mery et Camille du Locle d’après Friedrich Schiller, version originale française dite de Modène, chœur de l’Opéra National du Rhin, Orchestre Philharmonique de Strasbourg, direction Marco Guidarini, mise en scène Gustav Rueb, décors Herbert Murauer, avec Ludovic Tézier, Nicolas Cavallier, Nataliya Kovalova, Andrew Richards, Laura Brioli, Sami Luttinen... Opéra National du Rhin : à Strasbourg, les 23,26 & 31 mai 3 & 6 juin à 19h, le 28 mai à 15h - 03 88 75 48 23, à La Filature de Mulhouse, le 23 juin à 19h, le 25 juin à 17h - 03 89 36 28 28.






