Bruxelles - Théâtre Royal de La Monnaie
DIE ENTFUHRUNG AUS DEM SERAIL / L’ENLEVEMENT AU SERAIL de Mozart
Le pur plaisir de la comédie
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- 12 septembre 2006
- Critiques
- Opéra & Classique
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Délicieuse ouverture de saison à La Monnaie de Bruxelles avec la reprise d’un succès couronné, entre autres, du label « meilleur spectacle de l’année 2004 » par le prestigieux mensuel allemand Opernwelt : L’Enlèvement au Sérail de Mozart tel que l’a éclairé le metteur en scène allemand Christof Loy dans une coproduction avec l’Opéra de Francfort. Prête à entrer dans les boîtes à références. Ici la turquerie est transfigurée par l’humanisme - qui était celui de Mozart et de son Siècle des Lumières -, la bouffonnerie enturbannée cède la place au plaisir d’une comédie pétillante où tendresses et loufoqueries se disputent les rires.
Une demi-douzaine de chaises en bois, une table toute simple, au sol, du sable blond et des pavés de céramique, quelques tapis (dont un tapis de prière), un jeu de tulles éclaboussés de nuages s’ouvrant sur des jardins ou des scènes d’intérieur : décors et accessoires sont simples et éloquents, les costumes sont d’aujourd’hui. Dès lors tout semble évident et devient intemporel. Loin, très loin, des options traditionnelles encombrées d’orientalisme de bazar.
TROP DE NOTES
Mozart a 26 ans quand il compose Die Entführung aus dem Serail à la demande et à la gloire de l’empereur Joseph II qui eut, ainsi le veut la légende, ce commentaire célèbre « Trop de notes, cher Wolfgang ». Les turqueries étaient dans l’air du temps, l’empire ottoman avait évacué Vienne depuis à peine un siècle. Mozart adapta la pièce de théâtre d’un certain Christoph Friedriech Bretzner et en fit un « Singspiel » - un jeu chanté - avec force dialogues parlés s’intercalant entre les arias et les récitatifs, et un personnage central, Selim Pacha, exclusivement réservé à un acteur du jeu parlé. Généralement on coupe les bavardages pour laisser place à la seule musique. Christof Loy les rétablit dans leur quasi-intégralité et transforme la structure de l’opéra en un pur plaisir de théâtre. Fin directeur d’acteurs, il fait jouer et parler les chanteurs comme des habitués du vaudeville et leur octroie des zones de silence et de jeux muets. Si bien que l’œuvre qui comporte à peine deux heures de musique s’étire, entractes compris, sur près de 3h30. Qui passent sans le moindre temps mort ni la plus petite once d’ennui.
UNE ULTIME TOUCHE DE MELANCOLIE
Tournant le dos à toute caricature, le spectacle gagne en gravité et en humanité. Selim Pacha qui a racheté les trois otages capturés par des pirates et qui s’est épris de Constance, sa prisonnière, s’avère vraiment, profondément amoureux. Osmin, la brute, l’affreux gardien du sérail est lui aussi, fou d’amour pour Blonde, la suivante de Constance. L’un et l’autre jouent la sincérité, deviennent touchants. Les femmes mènent l’intrigue et ne se laissent pas marcher sur les pieds, Blonde fait l’éloge de l’Angleterre et de la liberté, les interdits religieux de l’islam sont chahutés... La magnanimité de Pacha n’est plus le signe d’une défaite mais une ode à la tolérance. La foi que Mozart avait en l’homme jaillit comme bulles de champagne tandis que le final, en noir et blanc, apporte une ultime touche de mélancolie.
L’orchestre de La Monnaie, en pleine forme, se laisse guider en élégance et clarté par le chef anglais Paul Daniel. La distribution révèle la force de projection de la soprano colorature Marlis Petersen capable de pousser aux cimes les aigus de Constance mais ne maîtrisant pas toujours un legato s’échappant ici ou là en dents de scie. En Blonde, la jeune Flamande Hendrickje Van Kerckhove fait sonner un timbre purement mozartien, Pavel Breslik campe un Belmonte un peu fade tandis que Peter Marsch apporte au contraire saveurs et couleurs à Pedrillo. L’Osmin de Jaco Huijpen frôle l’idéal tant vocalement que dramatiquement, en force, en humour et fragilité masquée. Quant au berlinois Christoph Quest, comédien de haute volée, il fait de Selim Pacha, l’homme de la réconciliation de l’Orient avec l’Occident. Ce que Mozart probablement recherchait.
Die Entführung aus dem Serail de W.A. Mozart d’après C.F. Bretzner, livret de G. Stephanie, orchestre symphonique et choeurs de La Monnaie, direction Paul Daniel, mise en scène Christof Loy, décors & costumes Herbert Murauer, lumières Olaf Winter. Avec Marlis Petersen, Pavel Breslik, Hendrickje Van Kerckhove, Peter Marsch, Jaco Huijpen, Christoph Quest -
Théâtre Royal de La Monnaie à Bruxelles - les 5,7,8,12,13,15,16,19 & 20 septembre à 19h - les 10 & 17 à 15h - (attention : une deuxième distribution chante certains rôles en alternance) - + 32 70 233 939



