Nancy – Opéra National de Lorraine jusqu’au 4 octobre 2012

Cosi fan tutte de Wolfgang Amadeus Mozart

Prêt-à-porter en porte à faux

Cosi fan tutte de Wolfgang Amadeus Mozart

Si la caractéristique d’un chef d’œuvre était de résister à tout, Cosi fan tutte de l’immortel Mozart figurerait au palmarès des champions du genre. On l’aura vu et entendu sous toutes les formes, promenant ses désenchantements amoureux à travers les siècles, sous toutes les latitudes, dans les costumes les plus divers. Des tours et des détours parfois des plus farfelus dans lesquels Mozart et da Ponte, le librettiste de sa fameuse trilogie (Les Noces de Figaro, Don Giovanni, Cosi fan tutte), ne se laissent jamais complètement détourner.

La preuve vient une fois de plus d’en être administrée à Nancy, où l’Opéra National de Lorraine a confié à Jim Lucassen le soin de mettre Cosi sur de nouveaux rails. Le jeune metteur en scène hollandais avait, dans ce même théâtre, réussi l’exploit d’une superbe Rusalka de Dvorak (WT du 4 octobre 2010). Pour les épreuves amoureuses de Mozart, il a cherché un espace plus proche de son temps. Aujourd’hui ou hier à peine. Dans la frivolité d’une boutique de luxe courue par une clientèle sans souci d’argent.

Paris 16ème

Ce pourrait être à Paris, au cœur du seizième arrondissement, dans un magasin de prêt-à-porter chic comme Franck et Fils, par exemple, blotti à La Muette, entre la rue de Passy et l’avenue Paul Doumer. Un quasi grand magasin avec toutes sortes de rayons depuis les chaussures aux chapeaux, en passant par un rayon pour robes de mariées.

Ici le patron observe en philosophe blasé les mœurs de ses habitués. Il en a vu de toutes les humeurs. Il n’a plus guère d’illusions sur la longévité des sentiments et des couples. Deux de ses clients, tout jeunes, tout fringants y croient encore. Il va les mettre à l’épreuve, tout comme leurs fiancées, filles des beaux quartiers et des grands élans venues choisir leurs robes de mariées. Pourquoi pas ?

Le ton adopté au premier acte se limite à la farce. Tout est bon pour faire rire… parfois gras. Les pantalons qui dégringolent sur les chevilles, les étreintes aux saccades suggestives… on frôle la vulgarité. Le lieu unique du décor fait de la résistance. Quand la boutique s’ouvre sur un pseudo jardin, avec moquette verte pour pseudo pelouse, on n’y croit guère. Le bateau censé emporter les faux militaires à la fausse guerre au son d’une si jolie marche militaire reste en coulisses. La pochade imaginée par Don Alfonso pour ôter les illusions de ses jeunes clients avec la complicité de ses employés zélés tourne au grotesque. Les soit disant Albanais piquent leurs vilains déguisements de carnaval sur les mannequins de la boutique et, pour simuler leur suicide par empoisonnement, ingurgitent le contenu factice de parfums renommés Opium d’Yves Saint Laurent et Poison de Christian Dior.

L’appel du désir

Le grotesque domine et dévie le sens de ce chef d’œuvre qui ose dévoiler, sous forme de fable, l’appel du désir. Cette secousse qui attrape les corps et les cœurs à l’improviste enflamme ici, malgré eux, ces fiancés qui ont, par jeu, intervertit leurs rôles. Cette montée de chaleur qui fait tourner les têtes mais dont il faut – morale oblige – se défaire… Lucassen s’en souvient in extrémis pour donner au dénouement sa part d’émotion et de mélancolie.

Des jeunes chanteurs se frottent à cette partition émaillée d’airs de bravoure. A défaut d’avoir tous des gosiers rompus aux virtuosités mozartiennes, ils ont pour ainsi dire l’âge de leurs personnages et le physique ad hoc. Côté filles, Marie-Adeline Henry, ex-pensionnaire de l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris, campe une Fiordiligi au timbre encore mal affirmé – aigus criards, graves assourdis - . La mezzo soprano Gaëlle Arquez rend à Dorabella tous les atouts d’une plastique irréprochable, physiquement et vocalement. En Despina Clémence Barrabé a encore bien du chemin à parcourir avant d’atteindre le niveau requis par cette soubrette, meneuse de jeu. Beaucoup de douceur mais un manque de projection dans le timbre de Julian Behr/Ferrando. Gyula Orendt en revanche a les attraits d’un Guglielmo débordant d’énergie et de charme. Lionel Lhote incarne un Don Alfonso, plus jeune que de coutume mais parfaitement cynique et manipulateur.

Tito Munoz, directeur musical de l’Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy, dirige sa troupe d’instrumentistes avec plus d’application que d’inspiration. Mais Mozart reste gagnant et nous touche.

Cosi fan tutte de Wolfgang Amadeus Mozart, livret de Lorenzo Da Ponte, orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction Tito Munoz, mise en scène Jim Lucassen, décors et costumes Marc Weeger et Silke Willrett, lumières Rainer Traub. Avec Marie-Adeline Henry, Gaëlle Arquez, Clémence Barrabé, Julien Behr, Gyula Orendt, Lionel Lhote.

Nancy ; opéra national de Lorraine, les 25, 27 septembre, 2 & 4 octobre à 20h, le 30 septembre à 15h

03 83 85 33 11 – www.opera-national-lorraine.fr

Photos : opéra national de Lorraine

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage,...

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