Paris, Théâtre national de La Colline du 5 mai au 5 juin 2010

Ciseaux, papier, caillou de Daniel Keene

Les blessures du tailleur de pierre

Ciseaux, papier, caillou de Daniel Keene

Auteur australien, aujourd’hui quinquagénaire, Daniel Keene n’est pas un inconnu du public hexagonal. Bon nombre de ses pièces ont été créées à l’initiative de plusieurs metteurs en scène français à partir de 1999, notamment par Jacques Nichet, Laurent Laffargue, Roger Cojo, Laurent Hatat, Maurice Bénichou ou Didier Bezace. Un intérêt en rien surprenant, tant son écriture économe et précise porte un regard aigu sur le monde d’aujourd’hui, avec des mots simples et sans complaisance narrative. Ce texte compte parmi ses “ pièces courtes ” qui constituent la majorité de son œuvre. Un drame social vécu par Kevin, tailleur de pierre d’une quarantaine d’années, au chômage depuis dix-huit mois lorsque que sa fabrique a cessé ses activités. Une situation qui naturellement a des conséquences sur les relations avec ses proches, sa femme et sa fille adolescente Bridget, comme dans sa relation avec son ami et ancien collègue Frank. Dans ce contexte, la pièce s’attache sans misérabilisme à traduire les bouleversements intimes vécus par un homme privé d’un travail pour lequel il s’était investi avec passion et constituait un moteur de vie. Aujourd’hui, rejeté en marge d’une société dont il se sent exclu avec le sentiment d’être devenu inutile, ses repères s’effacent pour ouvrir sur un vide intérieur qu’il tente de combler en inventant de nouveaux modes de valeurs et de comportements, pour pouvoir s’assumer et continuer sa route. Une reconstruction complexe qui passe par l’abandon des critères sociaux normalisés auxquels il était habitué, pour inventer de nouveaux rapports avec le monde qui l’entoure. Kevin fait ainsi appel à son imaginaire pour échapper à sa douloureuse solitude, en tentant de trouver appuis auprès des siens, aérations dans les ballades avec sa chienne ou encore refuge spirituel en s’adressant à la Madone qu’il a lui-même sculptée dans l’église voisine. A travers le cheminement de cet homme déstructuré aux accents bouleversants, Keene échappe au simple constat social pour introduire une dimension poétique qui échappe au réel pour en prolonger le sens.

Au cœur de l’indicible

Avec cohérence et finesse, la mise en scène de Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma éclaire les enjeux de cette tragédie du quotidien, dans l’articulation et le rythme des vingt-et-une séquences qui la composent, en restituant avec intelligence les silences et non-dits introduits par l’écriture, révélateurs de l’indicible et des tensions portés par les personnages. Outre cette conduite maîtrisée, le duo met à profit ses talents de créateurs scéniques pour instaurer un climat signifiant, échappant judicieusement à une reproduction du réel pour ouvrir l’imaginaire du spectateur. La scénographie épurée, adossée à un rideau translucide permettant la visualisation d’images troublantes ou oniriques, se conjugue avec les ombres et contre-jours de lumières savamment travaillés. La réussite de cette création est aussi obtenue par une interprétation de qualité. Carlo Brandt, remarquable, prête à Kevin sa stature physique, portant avec dignité et retenue la densité de ses douleurs intérieures et son humanité, Marie-Paule Laval dose avec beaucoup de subtilité les inquiétudes, l’abnégation et la tendresse de son épouse, Camille Pélicier-Brouet est une ado convaincante et Philippe Smith un ami de galère rugueux et résigné. Un quatuor – accompagné de la chienne Catimini – qui donne une mesure émouvante à ce drame issu de la triste banalité d’une réalité quotidienne, vécue par bon nombre d’êtres humains dans le monde d’aujourd’hui.

Spectacle créé à la maison de la Culture d’Amiens le 20 avril 2010

Ciseaux, papier, caillou de Daniel Keene, traduction Séverine Magois, mise en scène, scénographie et lumières Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma, avec Carlo Brandt, Marie-Paule Laval, Camille Pélicier-Brouet, Philippe Smith et … la chienne Catimini. Costumes Olga Karpinsky, son Isabelle Surel. Durée : 1 h 30. Théâtre national de La Colline du 5 mai au 5 juin 2010.

Le texte de la pièce est publié - dans le volume “ Pièces courtes 1 ” - comme les autres œuvres de Daniel Keene dans les traductions françaises de Séverine Magois par les Éditions Théâtrales.

Photos Elisabeth Carecchio.

A propos de l'auteur
Jean Chollet
Jean Chollet

Jean Chollet, diplômé en études théâtrales, journaliste et critique dramatique, il a collaboré à de nombreuses publications françaises et étrangères. Directeur de publication de la revue Actualité de la Scénographie de 1983 à 2005, il est...

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1 Message

  • Ciseaux, papier, caillou de Daniel Keene 13 mai 2010 00:11, par DESGRANGES

    Vu la pièce aujourd’hui...
    Certes, les comédiens sont remarquables et la scéno est jolie.
    Oui mais voilà...
    Le monde est triste. Le monde est terrible. Le monde broie les hommes. etc.
    Keene et surtout Jeanneteau avec sa mise en scène morbide, mortifére et plombante enfoncent des clous dans une porte ouverte !!!!

    DESGRANGES

    Voir en ligne : http://desgrange.over-blog.fr/

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