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Catherine Anne

par Dominique Darzacq

Hors des sentiers battus

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Alors que nos politiques agitent l’opinion autour de la burqa, Catherine Anne, directrice du Théâtre de l’Est Parisien (TEP) et auteur pour qui, au théâtre, l’encre doit se puiser au vif de la vie, aborde, avec Le Ciel est à tous, qu’elle met elle-même en scène, les brûlants problèmes de la religion et de l’intolérance.

Dans cette pièce, écrite parce qu’elle « n’aime pas l’idée qu’au nom d’un absolu invérifiable s’exerce un pouvoir matériel et social », Catherine Anne a voulu, dit-elle, « parler de ce qu’il y a de mystérieux, de profondément individuel et intime dans la foi, en même temps que de la religion comme structure possible de pouvoir ». Pour ce faire, elle situe l’action dans une famille dont les membres ont pris des distances avec leur confession d’origine, musulmane pour le père, catholique pour la mère et que le fait religieux fait exploser.
L’enterrement du grand-père qui se disait athée et anti-clérical, et pour qui la mère, à la stupéfaction de tous, décide d’organiser une cérémonie religieuse est le ver glissé dans le fruit de la laïcité. Tandis que Lucie, la fille, entreprend d’écrire un livre sur l’affaire Calas, son frère, un ado en quête d’identité et mal dans sa peau, décide de se faire baptiser et intègre un groupe ultra catholique dont les membres agressent sa sœur en raison de ses écrits.

Une pièce dérangeante

Dans un décor conçu comme un labyrinthe constitué de pans de ciel qui tombent au sol de façon inéluctable à mesure qu’avance le chamboulement de la famille, les comédiens, et particulièrement Fabienne Lucchetti (la mère) et Stéphanie Rongeot (Barbara, la sœur, athée résolue, féministe engagée), instillent dans leur jeu cette part de distance, qui par instant, détend l’atmosphère et teinte de comédie la marche vers le drame final, le suicide du fils. Le Ciel est pour tous est une pièce dérangeante et qui, par le thème même qu’elle explore, ne peut faire l’unanimité. Catherine Anne en a conscience et admet qu’on puisse ne pas aimer le spectacle et être froissé qu’elle aborde la question de l’intolérance à travers le catholicisme, mais c’était, à ses yeux, la manière la plus honnête de le faire. Pour elle, en effet, « si aujourd’hui la religion n’est pas très présente dans notre quotidien, elle n’en est pas moins revendiquée comme fondatrice dans notre pays et à écouter certains discours politiques comme ceux du pape, il semble bien que la religion catholique n’ait pas perdu toute velléité de pouvoir ». C’était aussi pour elle une façon d’éviter le piège de la mode qui consiste à examiner l’intolérance et ses méfaits à la seule lumière de l’Islam. Une question qu’elle aborde cependant, « mais de manière latérale », puisque après le suicide de son fils, le père, tout comme Calas au XVIIe siècle sera suspecté d’homicide. « Calas a été arrêté et condamné d’abord parce qu’il était protestant dans un moment où le protestantisme était interdit et les protestants vus comme des fanatiques, de même, Abel, le père, sera soupçonné d’avoir tué son fils essentiellement parce qu’il est d’origine musulmane ». Ainsi, à travers le drame final de la pièce que certains peuvent juger outrancier, Catherine Anne nous renvoie aux stéréotypes à partir desquels nous jugeons en France la religion musulmane.

De la diversité des écritures obstinément

Tout bien compté, Le Ciel est à tous, à l’affiche jusqu’au 19 février, est la cinquième pièce que signe Catherine Anne en tant que directrice du TEP qu’elle dirige depuis 2002. C’est dire que l’auteur qu’elle est n’envahit pas le plateau de ses productions. C’est que sans rien lâcher de ses ambitions d’artiste, la directrice œuvre à faire du TEP une maison commune où la scène est ouverte aux auteurs vivants et la salle à tous les publics, les enfants comme les adultes.
En 2002, seule auteure à être nommée à la tête d’une institution théâtrale, ces visées là sont novatrices. Elles le restent encore même si depuis, Jean-Michel Ribes a pris les rênes du Rond-Point, si l’auteur Jean-Marie Besset a été nommé à la direction du CDN de Montpellier, quant au théâtre pour les enfants, malgré quelques initiatives ponctuelles, il reste dans Paris, une préoccupation encore marginale.

Une identité brouillée

Depuis sept ans, en dépit d’une succession difficile, en marge des modes et des effets de manches, Catherine Anne privilégie avec obstination l’éclectisme de la programmation, la diversité des écritures, la présence sur le long terme d’auteurs et d’équipes associés à la marche du théâtre. Payant par rapport au taux de fréquentation du public, le pari l’est moins du point de vue médiatique. Elle le déplore et s’interroge sur la signification « du peu d’empressement de ceux qui ont la charge de relayer l’acte théâtral ». Outre la possible frivolité de la critique, la réponse se trouve en grande partie du côté de l’indéniable succès des activités en direction du public jeune, ados compris, et dont 123 Théâtre n’est qu’une ponctuation plus turbulente. L’image jeune public colle si bien à la peau du TEP qu’on a pu voir dans un de nos plus sérieux magazines culturels, la pièce Le Ciel est à vous sélectionné dans la rubrique spectacles pour enfants ! Pourtant les spectacles adultes font, les statistiques le prouvent, part égale avec ceux proposés à la jeunesse : à ce jour, 642 représentations ont été proposées aux adultes et 594 aux enfants.

Asseoir la conquête

Catherine Anne le reconnaît, le poids de l’image jeune public brouille l’identité du TEP, mais si la fréquentation des spectateurs adultes en a souffert les premières saisons, aujourd’hui, les choses ont changé, le public s’est élargi et fidélisé. De cinq cents à son arrivée, le nombre d’abonnés est à plus de quatre mille aujourd’hui.
Préférant les jeux de scène sur le plateau aux fatigants jeux de pouvoir en coulisses auxquels elle s’avoue malhabile, Catherine Anne, qui verra son mandat s’achever à la fin de l’année, souhaiterait asseoir mieux encore l’avancée du public, pérenniser l’action en direction du jeune public, convaincre la Mairie de Paris, qui jusqu’à présent refuse de participer au financement du TEP, de s’engager au moins sur les activités jeunesse qui, pense-t-elle, risquent de disparaître avec son départ. Evidemment, pour cela il faudrait que son mandat soit renouvelé et que le ministère n’en décide pas à l’aulne du fracas médiatique, comme il a la fâcheuse tendance à le faire, mais à la mesure de la réalité et la singularité du travail accompli. « Certes, je souhaite continuer », affirme Catherine Anne, « mais quand je partirai d’ici, que ce soit fin 2010 ou dans trois ans, j’aurai plaisir à retrouver un peu de solitude et de temps libre ».

Le Ciel est pour tous, de Catherine Anne. Mise en scène Catherine Anne. Avec Jean-Baptiste Anoumon, Denis Ardant, Thierry Belnet, Azize Kabouche, Fabienne Lucchetti, Stéphanie Rongeot, Marianne Teton. Scénographie et costumes Raymond Sarti assisté d’Émilie Cauwet. Lumière Stéphanie Daniel. Assistante à la mise en scène Anne Contensou. jusqu’au 19 Février à 19h30 les mardi jeudi et samedi, à 20h30 les mercredi et vendredi, à 15h les dimanche. Durée : 2 heures

Texte publié aux éditions Actes Sud-papiers

Crédits photographiques : Bellamy/Ted Paczula

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