Paris - Théâtre du Châtelet - jusqu’au 31 mai 2009
CYRANO DE BERGERAC de Franco Alfano
L’inusable jeunesse de Placido Domingo en bretteur de mots d’amour
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- 25 mai 2009
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- Opéra & Classique
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Il en rêvait, il le voulait et il a fini par l’incarner ce Cyrano de Bergerac que Franco Alfano mit en opéra d’après la célèbre pièce d’Edmond Rostand : après le Met de New York, Placido Domingo reprend à 68 ans le mythique personnage dans une nouvelle production du Théâtre du Châtelet à Paris et lui insuffle sa générosité d’homme, son art du jeu, la chaleur d’une voix restée magique et son inusable jeunesse.
Depuis longtemps les maisons d’opéra parisiennes avaient relégué dans leurs placards cette œuvre certes hybride mais pleine de charme créée à l’Opéra Comique en 1936 dans la version française d’origine (une première mouture en langue italienne l’avait précédée à Rome). C’est en 2006 qu’elle fut enfin redécouverte à Montpellier par toute la tribu Alagna au grand complet, aux commandes du rôle titre Roberto, le juvénile ténorissimo à la diction d’or, ses frères David et Frederico à celles de la mise en scène et des décors (voir webthea du 26 mars 2006).
Les ferveurs de Massenet et le lyrisme sentimental de Puccini
A réentendre aujourd’hui la musique d’Alfano (1875-1954), on a peine à imaginer qu’elle date à peine d’il y a quelques 70 années, tant elle semble avoir été coulée dans le moule des pères ayant marqué de leurs empreintes les musiques de la fin du 19ème siècle et des premières envolées du 20ème . A croire qu’Alfano n’avait jamais entendu ni Schoenberg, ni Berg, ni Hindemith pour ne citer que trois des plus novateurs de ses contemporains. En revanche, les ferveurs de Massenet, la sombre élégance de Debussy et même l’humour pointu de Ravel y ont tracé des sillons avec, en tête, le lyrisme sentimental de Puccini dont il fut l’ami et le disciple. A la mort de ce dernier c’est lui d’ailleurs qui fut chargé de composer la fin de Turandot, son ultime opéra laissé inachevé. Et c’est curieusement ce rôle de nègre désigné qui assura la continuité de sa renommée tandis que ses œuvres originales tombaient dans l’oubli.
Un livre d’images naïves en prise directe et sans prise de tête
Même si l’on est frustré par l’absence de la fameuse tirade des nez, il y a quelques très belles pages dans son Cyrano, la scène du balcon et ses aveux amoureux entrecroisés, le flamboyant siège d’Arras et ses cadets de Gascogne, la mort en panache sous l’arbre du couvent où Roxane s’est retirée. Patrick Fournillier à la tête de l’Orchestre symphonique de Navarre en fait retentir la fougue et le raffinement avec aplomb et lyrisme. Petrika Ionesco signe une mise en scène alerte et enlevée ainsi que les décors à la fois somptueux et traditionnels : de l’Hôtel de Bourgogne au Couvent de la Croix en passant par un Siège d’Arras, les tableaux, tout comme les costumes, semblent échappés d’un livre d’images naïves. Tout est en prise directe – et sans prise de tête - avec l’histoire qui est racontée. Un premier degré sans risques qui fait le bonheur des enfants grands et petits du public du Châtelet.
Un jeu qui rayonne comme un don de soi
Mais le vrai bonheur se loge bien évidemment dans les performances des interprètes. Les seconds rôles correctement tenus, Christian Helmer, Laurent Alvaro, Marc Labonnette, les choristes, les cascadeurs, les figurants s’inscrivent parfaitement dans le parti pris de la mise en scène. Nathalie Manfrino qui était déjà Roxane dans la production de Montpellier, révélation de l’année 2006 aux Victoires de la Musique et lauréate en 2009 de l’un des prix de l’Académie du disque, confirme, si besoin était, qu’elle est une valeur sûre, un charme, une nature, une voix de satin qui se déchire comme un animal blessé dans l’émotion des aigus. La pâle prestation du Christian de Saimur Pirgu, silhouette de jeune premier mais timbre ingrat et diction balbutiante, donne encore plus de relief et d’humanité au Cyrano de Placido Domingo, bretteur de mots d’amour, qui vit son personnage plus qu’il ne le joue : splendeur quasi intacte d’une voix que les années n’ont pas réussi à ternir, engagement dans un jeu qui rayonne comme un don de soi. On peut sans honte en pleurer d’émotion.
Cyrano de Bergerac de Franco Alfano, livret de Henri Cain d’après la pièce éponyme d’Edmond Rostand. Orchestre symphonique de Navarre direction Patrick Fournillier, chœur du Châtelet direction Stephen Betteridge, mise en scène et décors Petrika Ionesco, costumes Lili Kendaka, maître d’armes François Rostain. Avec Placido Domingo, Nathalie Manfrino, Saimir Pirgu, Marc Labonnette, Laurent Alvaro, Franco Pomponi, Doris Lamprecht, Christian Helmer, Frédéric Gonçalves, Gérard Boucaron.
Théâtre du Châtelet, les 19, 22, 25, 28 mai à 20h, le 31 à 16h.
01 40 28 28 40 – www.chatelet-theatre.com
Crédit photo : Marie-Noelle Robert





