Opéra Royal de La Monnaie (Bruxelles)

Boris Godounov

Boris de tous les temps

Boris Godounov

Boris de tous les temps, de tous les âges, de toutes les misères... La production du Boris Godounov de Moussorgski que La Monnaie de Bruxelles vient de présenter dans la mise en scène de Klaus Michael Grüber et les décors d’Eduardo Arroyo traverse les siècles comme si depuis Ivan le Terrible et ses successeurs rien n’avait changé sous le ciel de l’éternelle Russie, avec ses usurpateurs, ses traîtres et son peuple ballotté d’une dictature à l’autre. Les miséreux sont d’aujourd’hui, cour des miracles hétéroclite aux haillons de jeans déchirés, de baskets à bout de semelle, chaussettes dépareillées, sacs en plastiques, valises en cartons et caddies délabrés... Les Boyards portent de longues robes brunes et des barbes grises en bataille, dans sa cabane d’ermite qui semble sortir d’un livre d’images pour tout petits, Pimène s’est converti en Saint Jérôme, les bras nus sous une tunique rouge et un gros lion en peluche couché aux pieds, Xénia se drape dans la capuche et les plis bleus d’une cape pour vierge de la Renaissance italienne, la tenue de Féodor, le tsarévitch, trouverait sa place dans une illustration de la comtesse de Ségur... Quant au tsar, Boris, le régicide repentant, passé dans un bain d’or qui lui confectionne une deuxième peau, il se déplace sous un manteau d’or en forme de cloche, ronde et raide comme les bulbes de la cathédrale Saint Basile.

Eveiller nos songes

Œuvre de peintre, les décors d’Eduardo Arroyo se prêtent aux rêves, à toutes les interprétations, toutes les lectures. Inutile de leur chercher un sens trop précis, même si l’on reconnaît dans la scène finale de la forêt de Kromy le cheval cabré de la statue de Pierre le Grand à Saint Petersbourg. Mais que font ici ou là cet ange déchu ou ce Christ ailé qui referme peu à peu son aile, ce scarabée en métal noir, cet aquarium de néons, ce Zeppelin aux allures de mouche, ce globe terrestre translucide, sinon éveiller nos songes ou mettre en marche nos méninges imaginatives ? Visionnaire, radical, Grüber n’a jamais rien réalisé au premier degré et sa force réside justement dans l’ouverture qu’il donne à tous les sens. Cela ne marche pas toujours, on a vu des ratés, mais la saga de Boris Godounov, une histoire vraie dont Pouchkine décrivit les derniers soubresauts et que Moussorgski mit en musique, s’y prête sans rechigner.

Son puissant, couleurs vives, émotions palpables

De toutes les versions connues, La Monnaie a évidemment écarté celles revues par Rimsky Korsakov et Chostakovitch pour ne retenir que les originales telles qu’elles ont été restituées par Pavel Lamm, en opérant une sorte de synthèse des deux versions créées puis remaniées par Moussorgski lui-même à quelques années d’intervalle. L’acte polonais de la deuxième version est supprimé mais est conservé son final dans la forêt de Kromy avec l’arrivée triomphale du faux Dimitri et l’ultime et poignante intervention de L’Innocent.

Kazushi Ono, à la tête de l’Orchestre Symphonique de La Monnaie, confirme, s’il en était besoin, l’étendue et la maîtrise de son talent qui réussit autant à apprivoiser les musiques nouvelles qu’à exalter les grands classiques. Le son est puissant, généreux sans jamais devenir envahissant, les couleurs sont vives, les émotions palpables.

Un morceau d’anthologie

Même quand la quasi totalité des chanteurs vient de loin (en l’occurrence les pays de l’Est), fidèle à sa politique, l’opéra bruxellois met à l’affiche deux distributions en alternance, la deuxième étant généralement réservée aux talents plus verts. Ainsi on a pu y découvrir Tatiana Trenogina en Xénia au charme fragile, Beata Morawska, une nourrice très en verve et Otokar Klein en Innocent pathétique, trois voix, trois présences qui n’ont rien à envier aux excellents Irina Samoilova, Nina Romanova et Dimitri Voropaev, titulaires des mêmes rôles dans la distribution de prestige.

Difficile en revanche d’égaler le Dimitri acéré de Vsevolod Grivnov et encore moins le fabuleux Pimène d’Anatoli Kotscherga. Le jeune baryton-basse Vladimir Baykov, lauréat d’un tas de prix internationaux, prend le risque de s’aventurer dans le rôle titre pour lequel il n’a ni l’âge ni la carrure. Mais la voix est belle, ample un peu sèche pour le personnage mais pleine de promesses. Il est vrai que se mesurer à José Van Dam pour lequel Boris est presque un rôle fétiche n’est pas un mince défi. A près de 66 ans, Van Dam a certes perdu un peu de puissance de projection mais les années, le métier et l’intelligence lui ont fait affiner tout le reste. Avec un legato d’une incomparable beauté et la profonde humanité de son jeu, sa scène de folie et sa mort se mue en morceau d’anthologie. Dans la salle, sans fausse pudeur, on pleure. C’est la magie du théâtre, seul lieu où les larmes peuvent être le signe du bonheur.

Boris Godounov de Modeste P. Moussorgski, orchestre symphonique, chœurs et chœurs d’enfants de La Monnaie de Bruxelles, direction Kazushi Ono, mise en scène Klaus Michael Grüber, décors Eduardo Arroyo, costumes Rudy Sabounghi, lumières Dominique Borrini. Avec, en alternance, José Van Dam/Vladimir Baykov (Boris), Janja Vulietic/Maria Gortsevkaya (Féodor), Irina Samoilova/Tatiana Trenogina (Xénia), Nina Romanova/Beata Morawska (la nourrice), Ian Caley/Vladim Zaplechny (Chouisky), Anatoli Kotscherga/Alexander Kisselev (Pimène) Vladimir Matorin/Robert Pomakov (Varlaam), Vsevolod Grivnov/Sergey Drobshevsky (Dimitri), Ekaterina Gubanova/Irina Tchistjakova (l’aubergiste), Dimitri Voropaev/Otokar Klein (l’Innocent)...
Théâtre Royal de La Monnaie à Bruxelles, les 18, 20, 21, 25, 26, 27 avril, 2, 3, 5, 6 mai à 19h, les 23 & 30 avril à 15h. Tél. : 00 32 70 233 939. En version concertante le 7 mai à 19h30 à Amsterdam.

Crédit photos : Ruth Walz

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage,...

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