Opéra National de Paris - Bastille
Ariane et Barbe Bleue de Paul Dukas et Maurice Maeterlinck
Du poétique au social, une tentation qui tourne en rond
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- 20 septembre 2007
- Critiques
- Opéra & Classique
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Pour qu’une œuvre du passé prenne du sens au présent, faut-il à tout prix lui faire subir des liftings de chirurgie politico-sociale ? Pour qu’une mise en scène nouvelle s’impose et convainque, doit-elle, à n’importe quel prix, miser sur l’épate ? Parfois au détriment du sens ? Souvent au détriment de la musique ?
La question se pose de plus en plus souvent et la production attendue de l’unique opéra de Paul Dukas, cette Ariane et Barbe Bleue composée sur les ailes symbolistes du poète Maurice Maeterlinck remet le débat sur le tapis. Ou plutôt sur le gril d’une mode qui commence à s’essouffler : la tentation de ramener le poétique au social. Certes cette Ariane qui déclare d’entrée de jeu « Il faut désobéir, c’est le premier devoir quand l’ordre est menaçant » dégage des effluves révolutionnaires, voire féministes avant la lettre – l’œuvre fut créée en 1907 à l’Opéra Comique – mais sa démarche dans les dédales du labyrinthe où Barbe Bleue a enfermé ses trésors et ses femmes relèvent avant tout d’une démarche initiatique. La quête de la liberté, de la libre disposition de sa vie, de son corps… Certes cette quête est loin d’être achevée, d’hier à aujourd’hui, elle reste ouverte… Est ce une raison pour la transposer dans le misérabilisme d’une sorte de PME en déconfiture où les portes s’ouvrent sur des bureaux avachis éclairés au néon, où la grotte sacrée où sont retenues les épouses-otages devient au choix l’arrière salle d’une sorte de bureau de poste ou les toilettes d’une école de banlieue à l’abandon ? On sent les effets d’une esthétique importée l’ex-RDA en réaction et règlement de compte avec le système qui s’effondra en même temps que le mur de Berlin.
Une suite de tableaux lugubres soulignés par des images vidéo
Anna Viebrock qui signe la mise en scène de cette transposition radicale est la décoratrice familière du Suisse Christoph Marthaler, l’un des grands hommes de théâtre de notre temps, l’auteur, entre autres, de quelques formidables et salubres dépoussiérages vus à l’Opéra de Paris depuis que Gérard Mortier en tient les rênes– Katia Kabanova – Les Noces de Figaro – La Traviata (voir webthea des 22 juin 2007, 27 mars 2006et 3 novembre 2004 …) -. Elle exécute sans doute efficacement ses visions, ses options mais n’a ni son souffle ni son talent de directeur d’acteurs. Le résultat se résume en une suite de tableaux lugubres, soulignés côté cour, et en direct, par des images vidéos en noir et blanc qui font ressembler les détails filmés à la soute d’un navire de fret.
C’est triste et laid, en contradiction permanente avec la luxuriance des harmonies musicales de Dukas, du pur jus français où les legs de Debussy croisent encore ceux de Wagner ou de Beethoven. Le coup de chapeau à Debussy est d’ailleurs émouvant quand, à l’énoncé des prénoms des captives, celui de Mélisande entraîne une citation « in texto ». Quant aux dialogues dont on happe le sens et la flamme grâce aux surtitres – la diction des interprètes étant approximative -, il apparaît comme né d’un autre monde, comme une parure de dentelles jetée sur un sac de jute… Hors propos.
Il faut attendre le troisième acte quand tout s’éclaire et que les femmes de l’ogre Barbe Bleue enjambent la balustrade de béton pour faire un pas vers une liberté qu’elles finiront par réfuter pour que les partis pris de Anna Viebrock trouvent enfin une justification, une cohérence et un grain de fantaisie.
Précis, tendu, sur le qui vive Sylvain Cambreling sauve la soirée
Si Deborah Polaski, belle tragédienne souvent applaudie dans ce même théâtre peut camper une Elektra plausible, son vibrato persistant, son legato instable et ses aigus en montagne russe s’avèrent bien insuffisants face aux exigences de l’un des rôles les plus difficiles du répertoire lyrique. Son accoutrement en inspectrice d’une PJ des années quarante, ou d’une émule de Maigret, feutre, imper et appareil photo en bandoulière, n’aide guère à la crédibilité d’une Ariane amoureuse et rebelle. En nourrice au allures de préceptrice Julia Juon heureusement lui donne une réplique d’une belle intensité. Les cinq épouses apportent fraîcheur et justesse, Willard White en Barbe Bleue a si peu de chose à faire et à chanter qu’il passerait presque pour un figurant. Reste sa présence toujours magnétique.
C’est Sylvain Cambreling qui sauve la soirée, à la fois précis, tendu, violent et sur le qui vive. Quand Paul Dukas rejoint Maurice Maeterlinck dans ses ornementations symbolistes il prend ses distances. Son Dukas est de braise. Il nous enflamme. Enfin !
Ariane et Barbe Bleue de Paul Dukas, livret de Maurice Maeterlinck, orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Sylvain Cambreling, mise en scène, décors et costumes Anna Viebrock, lumières David Finn, Vidéo Till Exit. Avec Deborah Polaski, Willard White, Julia Juon, Diana Axentii, Iwoba Sabotka, Hélène Guilmette, Jaël Azzaretti, Geneviève Motard, Christian Tréguier, Gzregorz Stakiewicz, Yuri Kissin –
Opéra National de Paris Bastille, les 13,17,21,24,28 septembre, 2 & 6 octobre à 19h30 – 08 92 89 90 90
Crédit photo : Ruth Walz / Opéra national de Paris



