Strasbourg - Mulhouse - La Sinne les 5 et 7 mars 2010

Ariane a Naxos de Richard Strauss

Belles voix sur images sages et orchestre brouillon

Ariane a Naxos de Richard Strauss

Une Ariane à la voix d’or, une Zerbinette hollywoodienne, un Bacchus à l’humour viril, les bouffons de la commedia dell’arte revisités par les Marx Brothers : la nouvelle production du plus atypique des opéras de Richard Strauss à l’Opéra National du Rhin réunit des timbres précieux, des belles présences finement dirigées mais souffre d’un orchestre qui semble s’être mis en sommeil.

Pas facile de donner corps, âme et musique à cette Ariane à Naxos qui navigue entre tragédie, comédie et satire politique. Une œuvre qui dès sa naissance allait subir des mutations, une œuvre de commande qui devait à l’origine se trouver reliée au Bourgeois Gentilhomme de Molière pour y remplacer le divertissement d’usage. Le résultat ne fit guère long feu si bien que Richard Strauss et son librettiste, poète et philosophe Hugo von Hofmannsthal décidèrent d’en faire une œuvre à part entière en lui ajoutant un prologue. Qui en deviendra la clé de voûte. On y fait la connaissance d’un mécène richissime qui sans jamais apparaître en chair et en os pèsera lourd de sa fortune et de ses caprices. A la tragédie lyrique commandée à un jeune compositeur, il décide en dernière minute d’incorporer un divertissement confié à une bande de saltimbanques. Les dés sont ainsi jetés pour la révision-métamorphose de l’ensemble, il faut couper, réaménager, changer de philosophie amoureuse en passant de la fidélité au mythe à l’infidélité de la vie. Ainsi par une sorte d’alchimie des esprits, les règles, les êtres et les sentiments se transforment.

Du Crésus autrichien à l’armateur grec

De retour à l’Opéra du Rhin après dix d’absence, le metteur en scène André Engel et ses inséparables compagnons de route, le décorateur Nicky Rieti et l’ange des lumières André Diot signent la production de cette Ariane abandonnée et ressuscitée par l’amour et la transpose à la mi-temps du vingtième siècle dans l’univers d’un milliardaire grec qui n’a pas besoin d’être nommé pour être reconnu. Le passage de la Vienne belle époque aux faubourgs chics d’Athènes, d’un Crésus autrichien anonyme à un certain armateur des années cinquante se fait sans heurts et sans contresens. Les mécènes d’hier n’ont rien à envier à ceux d’aujourd’hui. Ils ont l’argent, donc les clés du pouvoir.

Le décor du prologue figure le couloir en réfection d’une sorte d’hôtel particulier, dont les portes sont censées s’ouvrir sur des pièces servant de loges aux artistes. Un escalier mène aux étages nobles, un piano a été posé par-dessus les pots de peinture pour les besoins des répétitions. Les va et vient, les quiproquos et querelles se déroulent dans cet espace étroit voué au service du maître de maison. Le compositeur découvre la fantasque Zerbinette, la prima donna pique une crise de nerfs, le majordome (rôle parlé par l’exquise et martiale comédienne Ruth Orthmann) aboie les ordres venus d’en haut. Il y a du mépris et de l’électricité dans l’air.

Sonne l’heure de la représentation en plein air dans l’île propriété privée du commanditaire qui lui fait prendre l’identité de Naxos. Tout est en place pour le mythe puis tout chavire et bascule dans le monde du cinéma, des Marx Brothers complètement déjantés ont pris la place des gugusses de la commedia dell’arte, Zerbinette s’est fait la silhouette et la coiffure de Rita Hayworth dans Gilda, fourreau noir et joles gambettes à l’air. Ariane sort de la grotte de son labyrinthe le moral et la robe en lambeaux avant de rencontrer Bacchus.

Strauss patine en roue libre, les gags surfent dans le vide

Tout cela est habile et étrangement sage de la part du plus inventif des hommes de théâtre de France, celui-là qui fit à Strasbourg même ses débuts de référence absolue à l’imagination dans les années 70. Des spectacles hors norme comme Baal de Brecht, Week-end à Aïck, Kafka, Penthésilée figurent parmi les événements majeurs de ce temps et restent inoubliables. C’est vrai qu’ils déménageaient tout, les lieux étaient voyageurs toujours en dehors des salles et les points de vue, pointus et poétiques. On lui donnait les moyens de tout mettre cul par-dessus tête et c’était magnifique. « Les temps ont changé », dit-il avec la petite amertume du regret d’autrefois. Il se rangea donc dans les espaces à l’italienne et continua à signer, au théâtre et à l’opéra, des mises en scène visionnaires (Lady Macbeth de Minsk, Salomé, K, Cardillac, Louise et l’adorable Petite Renarde Rusée de Janacek) en ont fait l’un des maîtres du genre.

Ici ses trouvailles souffrent du rythme brouillon de l’orchestre symphonique de Mulhouse. Daniel Klajner son chef et directeur musical a beau s’agiter dans la fosse, il n’y a guère de répondant à ses coups de baguette, Strauss patine en roue libre et les gags les plus joyeux surfent souvent dans le vide.

La voix chaude et la présence rayonnante de Christiane Libor

Reste l’impeccable direction d’acteur et la beauté des voix à commencer par l’incroyable Christiane Libor, soprano allemande en voie de devenir l’une des valeurs sûres du box office international de l’art lyrique. Voix chaude, legato de soie, medium intimiste, aigus puissants et parfaitement maîtrisés, présence rayonnante... Elle a tout d’une grande. On ne l’avait entendue qu’une fois à Paris, au Châtelet dans les Fées de Wagner. Elle reviendra dans la capitale pour le futur Ring de l’Opéra National de Paris, Nicolas Joël, son patron étant comme Marc Clémeur à Strasbourg, à l’affût gourmand des voix. Julia Novikova soprano colorature alerte (qui ne fait pas oublier celle de l’imbattable Natalie Dessay), campe une Zerbinette délurée et sexy en diable et fait passer en émotion son fameux grand air « Drum lasset das Tanzen ». Le compositeur d’Angélique Noldus compense une certaine acidité dans les aigus par un phrasé équilibré et une vraie présence dramatique, en Bacchus viril Michael Putsch a toutes les vertus du ténor héroïque, Werner Van Mechelen met des graves et de l’humour en maître de musique, Guy de Mey, Christian Lorentz, Jean-Gabriel Saint Martin, Olivier Déjean, Thomas Oliemans complètent une distribution en parfait équilibre.

Ariane à Naxos de Richard Strauss, livret de Hugo von Hofmannsthal, orchestre symphonique de Mulhouse direction Daniel Klajner, mise en scène André Engel, décors Nicky Rieti, costumes Chantal de la Coste-Messelière, lumières André Diot, chorégraphie Isabelle Terracher, dramaturgie Dominique Muller. Avec Christiane Libor, Michael Putsch, Julia Novikova, Angélique Noldus, Werner Van Mechelen, Ruth Orthmann, Guy de Mey, Christina Lorentz, Jean-Gabriel Saint Martin, Olivier Déjean, Thomas Oliémans, Xin Wang, Andrey Zemskov, Enrico Casari, Anaïs Mahikian, Eve-Maud Hubeau, Anneke Luyten, Grégory Kozély, Stéphanie Milau, Odile Hinterer, Adèle Fernique, Kissima Traoré.

Strasbourg – Opéra National du Rhin, les 9, 11, 16, 18 & 20 février à 20h (le 7 à 15h)

0825 84 14 84 et +33 (0)3 88 75 48 23

Mulhouse – La Filature- La Sinne le 5 mars à 20h, le 7 à 15h

+33 (0) 89 36 28 28

Photo : Alain Kaiser

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage,...

Voir la fiche complète de l'auteur

Laisser un message

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

S'inscrire à notre lettre d'information
Commentaires récents
Articles récents
Facebook