Opéra National de Paris – Bastille jusqu’au 10 juillet 2012
Arabella de Richard Strauss
Un bonheur nommé Fleming perdu dans un espace trop grand
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- 18 juin 2012
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- Opéra & Classique
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En 1910 Richard Strauss et le poète autrichien Hugo von Hofmannsthal concevaient Rosenkavalier/Le Chevalier à la Rose, comédie lyrique insouciante à l’humour en bulle de savon. Dix sept ans plus tard, le compositeur demandait à son librettiste de lui inventer une sorte de petite sœur en légèreté et en sourire. Ce fut Arabella, leur ultime collaboration, dont la gestation musicale dura près de six années.
Von Hofmannsthal mourait en 1929, Arabella fut créé en 1933. Le temps de l’insouciance était révolu, et si Arabella reste une comédie lyrique, elle a perdu les ailes qui la faisaient voleter au-dessus d’une Vienne en fête. La mélancolie s’est glissée dans ses battements. Mais l’œuvre qui a conservé les marques de charme et d’esprit de ses deux auteurs, a aussi ciselé un rôle en or pour une prima donna soprano.
Pour la production qui vient de naître à l’Opéra Bastille, Nicolas Joël a engagé l’une des meilleures voix straussiennes d’aujourd’hui : celle de l’américaine Renée Fleming que Sir Goerg Solti qui la découvrit il y a près d’un quart de siècle surnommait « double crème ».
Crémeuse, sa voix l’est toujours, même si le temps en a quelque peu dilué l’onctuosité. Le volume a rétréci lui aussi et les aigus se sont arrondis. Le timbre reste d’un très fin cristal, la présence élégante et le jeu de chattemite qui fait d’Arabella une petite aristocrate aux caprices d’enfant gâtée. Cette façon de voir le personnage, dans un premier degré qui colle à l’anecdote sans lui chercher de sens caché, correspond au parti pris du metteur en scène suisse Marco Arturo Marelli qui axe sa réalisation sur la vacuité d’un palais peu à peu privé de ses meubles par des huissiers, le comte Waldner son propriétaire s’étant ruiné au jeu.
Happy end attendu
Père de famille pas très digne, il a poussé son incurie jusqu’à obliger sa fille cadette, Zdenka, à se déguiser et à vivre en garçon pour ne pas avoir à lui trouver de dot. Quant à Arabella, l’ainée, la fée très courtisée de la maisonnée, elle sera promise au plus offrant : Mandryka un vieil ami de régiment réputé plein aux as. L’ami est mort, c’est son fringant neveu qui porte le même nom qui a reçu l’offre avec la photo de la promise. Coup de foudre au premier regard croisé. Tout irait pour le mieux si sur cette idylle idéale ne venait se greffer le problème d’un amoureux transi, le pauvre Mattéo, fou d’amour pour Arabella, « copain » de Zdenko ex-Zdenka qui brûle de passion pour lui. Les quiproquos et rebondissements finissent par se lever sur un happy end attendu.
Marelli n’en demande pas plus, se contentant de faire tourner le plateau dans une sorte de mouvement perpétuel ralenti, passant d’une scène à l’autre comme d’une étape à l’autre du chemin de la vie. C’est lisse et sans écho particulier. Les décors et rideaux en camaïeux bleu pastel et gris souris soulignent l’immensité du plateau de Bastille, beaucoup trop vaste pour une intrigue toute d’intimité. Seul le bal où Mandryka voit apparaître une Arabella démultipliée par des doubles valseurs remplit l’espace.
Les voix planent
Tout se perd dans cette sorte no man’s land des sentiments où les grisettes consolent les âmes en peine et les cartomanciennes l’avenir des aristos fauchés. Les voix planent, l’orchestre pourtant mené d’une fine baguette par Philippe Jordan les couvre souvent – surtout dans la première partie où par moments certaines deviennent carrément inaudibles. En vieil aristo roublard la basse Kurt Rydl au timbre encore vert, n’en souffre pas, pas plus que le baryton Michael Volle, superbe Mandryka à la voix ample, magnifiquement projetée et à la présence généreuse. Dommage en revanche pour le ténor Joseph Kaiser, Mattéo doublement sacrifié, pour la délicate Julia Kleiter, mezzo au timbre lumineux chargée de jouer les masculins féminins de Zdenko/Zdenka. Au premier acte, même la voix de la diva Fleming se perd dans cet espace surdimensionné. Pour retrouver ensuite la force de lancer ses roucoulades fraîches et translucides comme de l’eau de source. Le bonheur attendu par le public qui l’ovationne.
Arabella de Richard Strauss, livret de Hugo von Hofmannsthal, orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris, direction Philippe Jordan, chef de chœur Patrick-Marie Aubert, mise en scène et décors Marco Arturo Marelli, costumes Dagmar Niefind, lumières Friedrich Eggert. Avec Renée Fleming, Michael Volle, Kurt Rydl, Doris Soffel, Julia Kleiter (et Genia Kühmeier du 30 juin au 10 juillet), Joseph Kaiser, Eric Huchet, Edwin Crossley-Mercer, Thomas Dear, Iride Martinez, Irène Friedli, Bernard Bouillon, Gérard Grobman .
Opéra Bastille les 14, 20, 27, 30 juin, 4 & 10 juillet à 19h30, les 17 & 24 juin à 14h30.
08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr







