Opéra National de Paris - Bastille jusqu’au 24 décembre 2009
Andrea Chénier de Umberto Giordano
Des voix d’or pour une mise en scène guillotinée par la ringardise
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- 12 décembre 2009
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- Opéra & Classique
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Il est décidément un mal aimé de l’opéra, André Chénier, auteur de la célèbre Jeune Captive, poète de la Révolution qui fut terrassé par la Terreur. Sa destinée transposée en musique par le vériste Umberto Giordano n’a pas souvent l’honneur d’être porté sur scène. Longtemps oublié, on l’avait vu renaître à Liège à Barcelone (voir webthea des 21 février et 12 octobre 2007…) puis à Nancy (webthea du 10 mars 2008) mais Paris continuait à le bouder depuis 1905….
Il vient enfin de faire son entrée à l’Opéra National Bastille, à l’initiative de son patron Nicolas Joël. Avec un casting étoilé et une réalisation de pure convention : le ténor Marcelo Alvarez, en tête, entouré de Micaela Carosi et Sergei Murzaev égarés dans la mise en scène de Giancarlo del Monaco, un premier degré d’illustration scolaire
Il n’est pas facile il est vrai de mettre en perspective réelle ou décalée l’histoire vraie de ce poète martyr qui osa dénoncer dans ses vers les barbaries post-révolutionnaires orchestrées par Robespierre et les siens. Ni d’exposer sur scène, parmi les Incroyables et les Merveilleuses de ce temps, son histoire d’amour fou avec Madeleine de Coigny, la jeune aristocrate émue par la cause du peuple et qui préféra monter avec lui sur l’échafaud plutôt que de lui survivre. La musique de Giordano traque la vérité historique, colle aux actions comme une seconde peau, les parsème de citations et d’élans populaires, de « ça ira », de « carmagnole » ou autre « marseillaise ». Giordano se réclame du vérisme tout comme Puccini, mais il n’est pas Puccini. Plus aride, moins guimauve que l’auteur de Tosca et de Madame Butterfly, il en a certes la force du trait mais pas le charme. Créé en 1896 à la Scala de Milan son Andrea Chénier connut un vrai triomphe, avant de tomber dans l’oubli. Ainsi font, font, font les caprices de la mode, trois petits tours et puis s’en vont
A Nancy, au printemps 2008, Jean-Louis Martinoty, toujours passionné de peinture en avait tiré une sorte de leçon de choses peuplée d’allusions aux grands maîtres, Watteau, David ou Goya et de mannequins de cire. C’était Andrea Chénier au Musée Grévin, une suite de tableaux fluides et esthétiquement réussis.
Rien de tout cela ne se distingue dans la production signée del Monaco, le fils du ténor qui fut l’un des principaux interprètes du héros. A commencer par le saucissonnage absurde de l’œuvre découpée en trois parties, avec deux entractes de 30 minutes s’intercalant après 30 minutes de musique ! Les décors sont convenus, lourds et envahissants sans la plus petite once de poésie, tout comme les costumes (à l’exception des perruques sur crânes lisses des invités du château au premier acte) et, en prime, une désolante absence de direction d’acteurs.
Le bonheur est dans les oreilles
Mais la magie opère, car dans la fosse le chef israélien Daniel Oren fait admirablement resurgir la théâtralité de l’œuvre qui manque sur scène, lui rend la franchise de ses couleurs, son rythme et sa respiration… Et par une distribution de très haut vol où les petits rôles sont tous superbement chantés et les premiers carrément bouleversants : Maria José Montiel en Madelon, André Heyboer en Roucher, Francesca Franci en Bersi sont irréprochables. La Madeleine de Micaela Cesari, soprano italienne et verdienne, allie noblesse d’allure à la générosité et la grâce vocale, Carlo Gérard, le laquais révolutionnaire, amoureux, traître et repenti trouve en Sergei Murzaev, baryton russe au bronze patiné, un mélange de noirceur, de hargne et de lyrisme…Enfin, ce qu’il faut bien appeler un sommet, le timbre sublime de l’Argentin Marcelo Alvarez qui compense tout, y compris son jeu plutôt patapouf, tant sa voix coule de source, lumineuse, raffinée avec ce legato qui efface tout effort et couvre l’espace comme un manteau pour tenir chaud.
On peut fermer les yeux…Le bonheur est dans les oreilles.
Andrea Chénier de Umberto Giordano, livret de Luigi Illica, orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris, direction Daniel Oren, mise en scène Giancarlo del Monaco, décors Carlo Centolavigna, costumes Maria Fillipi, lumières Wolfgang von Zoubek. Avec Marcelo Alvarez, Sergei Murzaev, Micaela Carosi, Francesca Franci (remplaçant Varduhi Abrahamyan), Stefania Toczyska, Maria José Montiel, André Heyboer, Igor Gnidii, Antoine Garcin, David Bizic, Carlo Bosi, Bruno Lazzaretti, Ugo Rabec, Guillaume Antoine.
Opéra national de Paris – Bastille, les 3, 6, 9, 12, 15, 18, 21, 24 décembre à 19h30
08 92 89 90 90 et, depuis l’étranger +33 172 293 535 - www.operadeparis.fr
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Crédit Photo : Opéra national de Paris/ Mirco Magliocca




