Grand Théâtre de Genève jusqu’au 24 juin 2010
Alice in Wonderland de Unsuk Chin d’après Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll
Evasion cosmique et comique au pays des songes
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- 21 juin 2010
- Critiques
- Opéra & Classique
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Fin de saison lyrique en forme de conte pour petits et très grands enfants : en clôture de sa première saison à la tête du Grand Théâtre de Genève, Tobias Richter a choisi l’improbable alliance entre un classique anglais de la littérature enfantine du 19ème siècle et une compositrice coréenne d’aujourd’hui : entre Charles Lutwig Dodgson dit Lewis Carroll né en 1832 à Daresbury et Unsuk Chin née en 1961 à Séoul, la rencontre n’était guère évidente mais l’une rêvait de l’autre depuis sa petite enfance et mettait des sons et des couleurs sur les pérégrinations de son espiègle touriste du pays des merveilles.
L’élève et disciple de György Ligeti qui aime flâner entre sérialisme, tonalités classiques et rythmes des musiques du monde, trouva dans les aventures de la petite fille qui grandit et rétrécit au gré des limonades et des gâteaux qu’elle ingurgite en gourmandise, l’inspiration d’une musique qui, comme son héroïne, change de taille et de forme au gré des surprises qui claquent sur ses chemins buissonniers. Résultat : deux heures d’évasion cosmique et comique qui jaillissent en rangs serrés sonores et visuels.
Unsuk Chin vit et travaille en Allemagne depuis l’âge de 24 ans. Révélée par un Concerto pour violon qui lui valut le prix américain Grawemeyer Award et surtout par sa pièce pour ensemble et soprano Akrostichon-Wortspiel, elle se lança, à la demande du chef d’orchestre Kent Nagano, dans l’écriture de ce premier opéra dont le sujet la fascinait depuis si longtemps mais qu’elle n’osait pas aborder car Ligeti y avait également pensé. Son Alice in Wonderland fut créé au Bayerisches Staatsoper de Münich en 2007 dans une mise en scène d’Achim Freyer, une valeur sûre des scènes allemandes. La nouvelle production genevoise est sa deuxième réalisation scénique.
La saga d’une femme pressée dans un monde pressé
Dans son Cheshire anglais Alice naissait d’une promenade en barque et traversait les miroirs du temps et de l’espace pour raconter en se moquant toutes sortes d’histoires de son temps, Unsuk Chin lui fait prendre son envol depuis la zone d’embarquement d’un aéroport pour un décollage
lyrique inattendu où ses aventures et les drôles de créatures qu’elle croise racontent toutes sortes d’histoires de notre temps.
C’est avant tout la saga d’une femme pressée, dans un monde pressé qui rencontre un lapin pressé, accro de sa montre comme les voyageurs le sont du tableau d’affichage des vols en départ.
Tout commence, se passe et s’achève dans l’aéroport. Des baies vitrées laissent entrevoir un jardin où fuient et se cachent les doubles rapetissés du lapin et d’Alice en une adorable gamine haute comme deux pommes, tandis que la grande Alice, parfois géante, reste entre les murs de verre et de béton, les escaliers et l’ascenseur magique du décor de Tine Schwab. C’est là qu’elle va faire la connaissance du chat de Cheshire, de la souris bavarde, du loir dormeur, du chapelier fou, de la duchesse snob, de la méchante reine de cœur et de son roi nigaud, du cuisinier, du canard, du lièvre, de la grenouille, du hibou, du crabe et de toute la ménagerie du « wonderland ». Unsuk Chin et David Henry Hwang, son librettiste ont précieusement conservé le bestiaire humain et animal de Lewis Carroll et le font tanguer, bondir et rebondir dans un langage musical qui ressemble à un collage de peintre qui aurait vu et absorbé toutes les peintures de ses prédécesseurs (Ravel, Berg, Stravinsky, Berio et quelques autres contemporains) : en stridences, tonalités, atonalités, mélodies, vrombissements, vents d’orage, clapotis, pétards et pot pourri de bruits bizarres, des vroufs et des ploufs, des envolées lyriques, des poussées de douceur surgissant comme de l’acné que les musiciens font pétiller sous la direction d’une précision clinique et quasi mathématique du chef taïwanais Wen-Pin Chien. Postés dans des loges à cour et à jardin, renforcés dans la fosse, les percussionnistes usent d’une incroyable palette d’instruments. Sur scène une clarinette basse (formidable Ernesto Molinari) transformée insecte Caterpillar et un harmonica devenu chenille Gryphon (délicat Grégoire Maret) se livrent à des solos de charme.
Une douzaine d’interprètes pour une trentaine de personnages
En costumes extravagants un brin Disneyland, un brin carnaval, les chanteurs se font acteurs, danseurs et même parfois acrobates sous la férule fine et inventive de Lira Bartov, jeune femme metteur en scène suédoise d’origine russe, directrice du Folkoperan de Stockholm l’une des maisons d’opéra de la capitale suédoise. Une découverte, un tempérament qui a su communiquer son énergie et sa fantaisie à la douzaine d’interprètes qui se partagent une trentaine de personnages et qui réussissent à maîtriser cette musique en mosaïque dont la plupart d’entre eux ne sont pas spécialistes : belle ligne de chant du baryton allemand Dietrich Henschel en irrésistible chapelier barjot, la soprano américaine Cyndia Sieden en chat roucouleur, Andrew Watts, ténor et contre ténor anglais en lapin échevelé, la wagnérienne Karan Armstrong toujours en forme et en reine cœur montée sur les ressorts de sa méchanceté, l’excellent ténor belge Guy de Mey, tour à tour souris pétillante et loir délicieusement ahuri. On pourrait les citer tous.
Chaussettes blanches, bonnet rouge et cheveux coupés au carré, légère et gracieuse, Rachele Gilmore, soprano colorature américaine, la diction claire et la voix en jet d’eau vive montant haut comme le jet du lac Léman voisin, fait croire aux 12 ans d’Alice et à sa malice. Grâce à elle, à ses copains et partenaires, on oublie quelques longueurs, quelques surcharges et cette densité de sons et d’images qui gagneraient sans doute à s’aérer. Par exemple d’un entracte.
Alice in Wonderland de Unsuk Chin, livret de David Henry Hwang et du compositeur d’après l’œuvre de Lewis Carroll. Orchestre de la Suisse Romande, direction Wen-Pin Chien, mise en scène et chorégraphie Mira Bartov, décors et costumes Tine Schwab, lumières Kristin Bredal. Avec Rachele Gilmore, Cyndia Sieden, Karan Armstrong, Laura Nykanen, Dietrich Henschel, Andrew Watts, Guy de Mey, Richard Stilwell, Bruce Rankin, Ludwig Grabmeier, Christian Immler, Romaric Braun, Phillip Casperd, José Pazos, Ernesto Molinari, Grégoire Maret.
Grand Théâtre de Genève, les 11, 14, 17, 22, 24 juin à 20h, le 20 à 17h.
+ 41 22 418 31 30 – www.geneveopera.ch




