Les 5, 6, 7 et 8 juillet à 13h, à La Fabrica du Festival d’Avignon.
When I saw the sea d’Ali Chahrour (Liban). Avec Tenei Ahmad, Zena Moussa, Rania Jamal, mise en scène et chorégraphie Ali Chahrour.
La beauté des chants et de la musique arabe opposée à la laideur d’une certaine humanité.

Le Liban est en guerre depuis novembre 2024, et grâce à de nombreuses ONG, et à des communautés d’entraide de travailleurs migrants, sont recueillis informations, témoignages et récits. Aussi, apprend-on, en pleine guerre, que de nombreuses travailleuses domestiques issues de pays tels la Sierra Leone, le Cameroun, le Sénégal et l’Éthiopie, ont été abandonnées par leurs employeurs libanais suite à leur fuite vers l’Europe ou Dubaï. Des êtres de peu qui les ont laissées dans la rue, face à la mer, sur la corniche de Beyrouth, ou les ont enfermées dans la maison sans passeport ni argent.
La plateforme Megaphone de la presse indépendante a réalisé une vidéo de cette période, interviewant un groupe de femmes abandonnées sur la corniche à Beyrouth, face à la mer. Une d’elles issue de la Sierra Leone souriait : “C’est la première fois que je vois la mer au Liban, et son horizon.”
Sur scène, trois femmes. Elles sont éthiopiennes et libanaises. Dans un Liban en proie aux bombes, elles tentent d’échapper au système Kafala qui soumet les travailleuses migrantes à un esclavagisme moderne, les rendant plus vulnérables aux avanies de la guerre. Le chorégraphe libanais Ali Chahrour invite ces trois femmes sur scène pour la première fois avec cette urgence de faire entendre leurs voix, un éloge de leur esprit de résistance.
Le contrat initial leur interdit d’utiliser le téléphone, d’avoir des relations amicales, une vie amoureuse, un jour de congé ; leur passeport leur est confisqué. Ce système d’esclavage nie les droits des travailleurs.
En majorité, ces femmes sont venues au Liban pour tenter de subvenir aux besoins de leur famille dans leur pays d’origine : elles sont piégées dans des situations délétères de violence et d’oppression. Racisme, discrimination, abus violents, viols et meurtres ; il n’y a ni enquête ni sanction juridique du gouvernement libanais de crimes commis contre les travailleurs migrants.
Or, par le chant, le geste et la parole, Zena, Tenei et Rania portent les récits de beaucoup d’autres. Entre danse, musique et théâtre, When I saw the sea rend le pouvoir au corps, exaltant le souffle de vie de ces héroïnes inouïes d’aujourd’hui. Les performeuses sont à l’écoute d’elles-mêmes, conscientes de leur liberté gagnée, nouvellement éveillées à l’émancipation par la danse et la transe. Elles donnent à voir cet art du geste rond et protecteur, esquissant les dessins circulaires de leurs bras joints noués et balancés, tel un couffin paisible de nouveau-né qu’elles retiendraient tendrement. L’une danse et chante, l’autre de même, une troisième filiforme se contorsionne en exprimant et libérant du plus profond de soi chants et cris rauques expressifs.
Elles font de leur chevelure volumineuse libérée un principe de vie goûtée d’indépendance, secouant leurs mèches somptueuses et avantageuses comme autant d’envols d’oiseaux qui, lors de leur montée céleste, pousseraient des cris stridents à la face bleue du ciel et de sa voûte étoilée.
Les références à la beauté de la nature et aux paysages sont pléthore, essaimées dans les divers chants en langue arabe appréciés des spectateurs, des poèmes que la chanteuse porte haut dans le volume sonore de la salle, accompagnée de ses instruments traditionnels et d’un partenaire musical aux mille flûtes : un voyage onirique entres rêves existentiels et mélancolie profonde. Les deux musiciens de Syrie et du Liban jouent avec passion des chants dédiés à la mer et à la terre, des chansons arabes et éthiopiennes - parole et chants où les interprètes réclament justice.
Il y est beaucoup question de l’âme et de ses pouvoirs poétiques.
Après avoir été dépossédées, toutes ont en commun la même valeur universelle d’avoir été filles d’une mère et d’un pays aimés, deux trésors qu’elles ont perdus mais qu’elle n’oublient pas, la mémoire et les souvenirs s’intégrant à leur construction personnelle. A leur tour, elles sont devenues mères de filles et fils qu’elles aiment et veulent protéger, poursuivant l’élan.
When I saw the sea est un voyage de résistance pour la sauvegarde existentielle des sentiments et des liens affectifs indéfectibles et fondateurs qui ne sauraient être négligés ni perdus ni omis : ils restent en soi à vie.
When I saw the sea d’Ali Chahrour (Liban). Avec Tenei Ahmad, Zena Moussa, Rania Jamal, mise en scène et chorégraphie Ali Chahrour,
musique Lynn Adib, Abed Kobeissy, assistanat à la mise en scène et à la chorégraphie Chadi Aoun, scénographie Ali Chahrour, Guillaume Tesson, son Benoît Rave, lumière Guillaume Tesson, technique Pol Seif, Guillaume Tesson, relecture Hala Omran, traduction Marianne Noujeim. Les 5, 6, 7 et 8 juillet à 13h, à La Fabrica du Festival d’Avignon.
Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.



