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Critiques / Opéra & Classique

Une soirée de pèlerinage

par Christian Wasselin

Une intégrale des Années de pèlerinage de Liszt en compagnie du valeureux Bertrand Chamayou.

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Liszt a vécu longtemps et l’œuvre qu’il nous a laissée a pris corps peu à peu, au fil des différentes étapes de la vie de son auteur, au fil également de la manière dont a évolué sa conception de la musique. Interprète, improvisateur, auteur d’innombrables transcriptions et paraphrases inspirées d’autres compositeurs, Liszt a mis au point ses partitions à mesure que le créateur, précisément, l’emportait chez lui sur le brillant bateleur. C’est ainsi que sont nées les Années de pèlerinage, d’abord conçues sous la forme d’un cahier intitulé Album d’un voyageur, puis sans cesse mûries, polies, augmentées, jusqu’à devenir une espèce de vaste journal intime étalé sur quarante ans de méditation (sur la musique, sur l’art, sur Dieu, sur le monde) et de création.

Au total : vingt-six pièces réparties en trois Années. La première, la plus juvénile, nous emmène en Suisse ; la deuxième, la plus imagée, la plus virtuose, en Italie ; la troisième reste en Italie mais oublie tout pittoresque et confine à la réflexion esthétique et métaphysique, avec un penchant à la dépression noire et violente (Sunt lachrymae rerum, Marche funèbre) qui étonnerait tous ceux qui prennent Liszt pour un élégant faiseur. Des évocatrices Cloches de Genève aux trois Sonnets de Pétrarque, du titanesque poème Après une lecture de Dante aux miroitants Jeux d’eau de la Villa d’Este, c’est près de trois heures de musique que nous a offertes là Bertrand Chamayou, prix Marguerite Long 2001, l’un des plus valeureux pianiste français du moment.

Car il y a quelque chose de chevaleresque et d’effronté à jouer ainsi dans la continuité, en une soirée, un recueil dont on n’interprète habituellement que quelques pièces, au hasard d’un récital. Chamayou a la concentration nerveuse, musculaire et intellectuelle qui convient. Il sait faire chanter la Vallée d’Obermann, il se joue des pièges de la torrentielle Tarentelle, il sait passer du martèlement furieux à l’extase suspendue en un fulgurant geste du poignet. La main gauche cogne quand il le faut, le chant devient ailé comme par enchantement, toujours le piano emplit le vaste Théâtre des Champs-Élysées comme s’il était l’âme du lieu, même si on aimerait goûter la même musique dans un lieu plus intime avec un instrument d’époque. Et on reste songeur devant cette phrase prononcée jadis par le compositeur Pascal Dusapin à propos d’un célèbre dj : "Laurent (Garnier) a une virtuosité avec ses platines qui vaut bien celle d’un pianiste"... Vraiment ?

Compositeur décevant pour l’orchestre, Liszt est au piano un créateur épique, d’une imagination prodigue et l’année 2011, qui célèbre le bicentenaire de sa naissance, ne l’a peut-être pas suffisamment rappelé. Cette soirée au long cours fait de Bertrand Chamayou un héroïque messager.

photo : Jean-Louis Guillermin

Liszt : Années de pèlerinage, intégrale. Bertrand Chamayou, piano. Théâtre des Champs-Élysées, 28 novembre 2011. L’enregistrement des Années de pèlerinage par Bertrand Chamayou est paru chez Naïve (3CD V 5260).
A noter : un récital de lieder et mélodies de Liszt chantés par les solistes de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris, le 2 décembre à 20h à l’Opéra Bastille.

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