Nuit sans aube de Matthias Pintscher à l’Opéra-Comique jusqu’au 17 mars

Nuit sans recours

Livret profus et musique diffuse : le nouvel opéra de Matthias Pintscher noie les figures de la mythologie égyptienne dans les souvenirs de la forêt allemande.

Nuit sans recours

LE 11 JANVIER DERNIER, AU STAATSOPER UNTER DEN LINDEN de Berlin, était créé Das kalte Herz (mot à mot : « Le Cœur froid ») composé par Matthias Pintscher (né en 1965) inspiré d’un conte de Wilhelm Hauff (1802-1827). C’est cet ouvrage que l’Opéra-Comique vient de nous proposer sous le titre Nuit sans aube, dans une version française due à la traduction de Catherine Fourcassié. Comme le précise Agnès Terrier dans le programme de salle, la version allemande et la version française « diffèrent légèrement afin d’éviter au compositeur des modifications musicales délicates en raison des prosodies différentes ; de fait, une seule mesure change d’une partition vocale à l’autre. »

Au conte original, le librettiste Daniel Arkadij Gerzenberg a cru bon d’ajouter des références à la mythologie égyptienne, qui égarent les enjeux et rendent le propos assez confus. Si l’on se réfère de nouveau au programme de salle, le héros, Peter, « est en proie à un intense mal-être que sa fiancée Clara ne peut apaiser. Il se convainc qu’il faut se débarrasser de son cœur. Né un dimanche et porteur d’une marque mystérieuse, il ignore qu’il a été dès sa naissance promis au sacrifice par sa mère. Celle-ci est la proie de deux puissances occultes, le démon Azaël et la déesse Anubis. Elle va comprendre, mais trop tard, qu’en se faisant le jouet d’une sanglante tradition, elle a forgé le malheur de son fils. » Le romantisme allemand n’est plus ce qu’il était !

Le temps long

Sur cette trame, Matthias Pintscher a composé une partition qui ne se risque ni à la mélodie, ni à l’opéra à numéros. Conçu d’un seul tenant, l’opéra enchaîne douze tableaux que ponctuent quatre interludes intitulés « Musique de la forêt », et réserve aux chanteurs moins un récitatif continu qu’une déclamation monotone, dans des tempos uniformément lents ; le fait que les personnages s’expriment l’un après l’autre (les duos sont très rares : par exemple celui de Peter et de Clara au septième tableau) étire encore plus le temps, qui se déroule sans grande rupture ni convulsion. Plutôt que de faire vivre un récit musical saisissant, l’orchestre installe une série de climats. Remercions toutefois le compositeur d’avoir veillé à ce qu’il ne recouvre pas les voix : l’orchestre intervient souvent « en créneau », entre les phrases chantées/déclamées, sous forme de longues tenues ou de brèves déflagrations.

Le compositeur a eu également la sagesse de ne pas faire intervenir un quelconque appareillage électronique : les timbres instrumentaux lui suffisent, et le cor anglais, la clarinette basse ou les sons harmoniques de la scène d’Anubis ont en soi suffisamment d’éloquence, des percussions installées dans les loges situées au-dessus de la fosse, côté jardin et côté cour, produisant quelques effets pittoresques. Précisons que Matthias Pintscher, à Paris comme à Berlin, est lui-même à la tête de l’orchestre. Directeur musical de l’Ensemble intercontemporain de 2013 à 2023, il est le mieux placé pour exprimer les intentions qu’il a mises dans sa partition et que l’Orchestre philharmonique de Radio France, ici, sert avec sa virtuosité coutumière.

Histoire d’étoffes

Si l’on excepte le baryton Evan Hughes, très solide dans le rôle éprouvant de Peter (il a droit à une scène a capella à l’avant-dernier tableau), la distribution ne comprend que des voix féminines, auxquelles on ajoutera le rôle parlé d’Azaël (Hélène Alexandridis), qui révèle à Peter, au tableau III, le conte qui est le nœud de cette affaire. Il s’agit de voix assez sombres et corsées (la Vieille femme de Julie Robard-Gendre, la Mère de Katarina Bradić), seule Catherine Trottmann apportant un peu de fragilité dans le rôle de Clara. Quant à Marie-Adeline Henry (Anubis), elle impose une présence hiératique au huitième tableau, dans un décor fait de silhouettes découpées sur un fond rouge, elle-même étant parée d’une robe assez spectaculaire.

Les costumes, au moins en partie, font l’intérêt de ce spectacle dont le décor représente essentiellement une forêt au-dessus de laquelle pendent des cadavres de loups pendus au bout de cordes terminées par des crochets. Forêt virtuelle, car elle est figurée par une vidéo assez réussie (ce qui n’est pas toujours le cas à l’opéra !), même si l’on ne peut pas échapper, un court instant, à l’apparition d’un visage en gros plan. Réjouissons-nous au moins que le metteur en scène James Darrah Black n’ait pas sacrifié à tous les poncifs d’aujourd’hui.

Illustrations : au pays d’Anubis. Peter (Evan Hughes) et Azaël (Hélène Alexandridis) (photo Stefan Brion)

Matthias Pintscher : Nuit sans aube. Avec Evan Hughes (Peter), Marie-Adeline Henry (Anubis), Katarina Bradić (la Mère), Catherine Trottmann (Clara), Julie Robard-Gendre (la Vieille femme), Hélène Alexandridis (Azaël), Pablo Coupry Kamara (les 11 et 15 mars) et Elias Passard (les 13 et 17 mars), membres de la Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique. Mise en scène : James Darrah Black ; décors : Adam Rigg ; costumes : Molly Irelan ; lumières : Yi Zhao ; vidéo : Hana Kim. Orchestre philharmonique de Radio France, dir. Matthias Pintscher. Opéra-Comique, 11 mars 2026. Représentations suivantes : 13, 15 et 17 mars.
Nuit sans aube sera diffusé le mercredi 20 mai 2026 à 20h sur France Musique.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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