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Critiques / Théâtre

Une mort dans la famille d’Alexandre Zeldin

par Véronique Hotte

Apprendre à perdre une proche aimée

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Après Love (Ateliers Berthier, 2018) et Faith, Hope and Charity (2021), deux spectacles en langue anglaise, l’artiste associé de l’Odéon, le Britannique Alexandre Zeldin, propose avec sa troupe d’amateurs et de professionnels un spectacle en langue française, Une mort dans la famille.

La pièce égrène trois actes - avant et après un tableau central consacré aux derniers jours d’une femme âgée, Marguerite - interprétée par la délicatesse et la dignité argentée de Marie-Christine Barrault -, après le départ de la dame en maison de retraite - EHPAD - : réticence et insatisfaction.

Si les « personnes âgées » ou du « troisième âge » ont remplacé les « vieux » et les « vieillards », ils restent souvent des actifs en bonne santé, des consommateurs et des pratiquants de la vie associative. A partir des soixante-quinze/quatre-vingts ans, les problèmes du « grand âge » sont liés à l’idée de vieillesse : solitude, maladie et infirmités, perte d’autonomie et dépendance.

Or, la réponse collective reste insuffisante à l’allongement de la vie et à la proximité de la mort, comme à l’inégalité des situations vécues, avec l’association de la vieillesse et de la pauvreté. La vieillesse est une préoccupation paradoxalement « nouvelle » : un développement des connaissances, une sociologie spécifique, un intérêt politique accru, un progrès des techniques.

Le regard politique d’Alexandre Zeldin suit le fil de trois générations modestes qui cohabitent ensemble, un temps : aux côtés de la grand-mère Marguerite déjà citée, sa fille Alice - Catherine Vinatier incarne une mère un peu dépassée, plutôt copine de ses deux adolescents, Alex d’une quinzaine d’années, et Olive, plus jeune, que la référante légitime d’une autorité ; le père est décédé de maladie, un an avant, et il est temps, rappelle la grand-mère, de jeter ses cendres.

La grand-mère, la mère et ses fils vivent les derniers instants d’une vie qui s’échappe, tissée de souvenirs de convivialité dont il va bien falloir se départir pour vivre seuls, mais en les sauvegardant, ancrés en soi comme les signes précurseurs d’une vraie identité existentielle.

Le tableau n’est guère avenant, marqué par la décrépitude de l’Ancienne qui est revenue dans le foyer familial, ne supportant pas la trivialité des locaux de l’EPHAD. D’un côté, la maison de la mère et de ses enfants, et de l’autre, l’alternance de la salle de vie de la structure médicalisée.

La scénographie de Natasha Jenkins est éloquente, qui grâce à une tournette, fait se mouvoir et alterner l’espace, tandis que le public est acculé à braver le noir sous le son de Josh Anio Grigg, si ce n’est pour le dernier tableau où les changements scénographiques et techniques se font à vue.

La grand-mère est incontinente, et à la maison, comme à l’EHPAD, elle est victime de cette fragilité - image d’une dégradation physique déjà présente dans Love, spectacle précédent dans lequel un fils mature d’un âge certain s’occupait de sa mère affectée de ce mal humiliant.

Vision amère et désenchantée de la destinée, l’image de la vieillesse est celle d’une dégradation physique et morale inéluctable - faiblesse et déraison. Entre souvenirs d’une vie d’insatisfactions et absence d’espoir dans un monde à venir, l’assignation à la vieillesse est douleur - dépression et impuissance. Exceptionnelles sont les vieillesses plus heureuses - découverte de soi et du monde.

L’EHPAD recomposé sur la scène est juste, avec ses résidents attristés, plutôt des femmes, et quelque peu inertes, mis à part de fortes têtes comme Simone Dupraz qu’interprète l’inénarrable Annie Mercier, figure populaire facétieuse et provocatrice, bougonne et jalouse de son quant-à-soi. Thierry Bosc joue un résident plus ou moins égaré et aux absences récurrentes. Les amateurs figurent le gros contingent des résidents - femmes esseulées et recluses en elles-mêmes qui, quand elles arrivent au seuil de la mort, vont s’assoir sur une chaise dans la salle avec le public.

L’aide-soignante - Nicole Dogué - et l’auxiliaire de vie - Karidja Touré -, affairées et bienveillantes, sont à l’écoute de ce petit monde autant que faire se peut : elles entretiennent le lien entre résidents et familles, présentes et impuissantes à arrêter les déchéances dues au grand âge.

Une vision sombre de la vieillesse et de la destinée et jolie tentative d’acceptation de la mort d’un être cher, ainsi les petits-fils de Marguerite, qui se souviennent en même temps de la disparition paternelle. L’être pèse à vie de la présence des proches défunts - canevas brodé de points serrés.

Une mort dans la famille, texte et mise en scène de Alexander Zeldin, artiste associé Odéon-Théâtre de l’Europe. Avec Marie-Christine Barrault, Thierry Bosc, Nicole Dogué, Annie Mercier, Karidja Touré, Catherine Vinatier et les comédiens amateurs Nita Alonso, Flores Cardo, Francine Champion, Michèle Kerneis, Dominique de Lapparent, Françoise Rémont, Marius Yelolo, et les enfants (en alternance) Aliocha Delmotte, Hadrien Heaulmé, Mona, Ferdinand Redouloux.
Du 2 au 20 février 2022 aux Ateliers Berthier - Odéon-Théâtre de l’Europe 75017 - Paris.
Crédit photo : Simon Gosselin

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