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Critiques / Opéra & Classique

Un voyage d’hiver en automne

par Christian Wasselin

Troisième Winterreise parisien en quelques mois. Cette fois, c’est le baryton Bo Skovhus qui nous emmène entendre grincer la girouette et tomber les larmes de glace.

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Notre époque est à la dispersion, à la futilité, à la vacuité, mais on n’a jamais autant célébré Winterreise (Le Voyage d’hiver), cycle de deux fois douze lieder composé par Schubert en 1827 sur des poèmes de Wilhelm Müller. Tout n’est pourtant que (sublime) tristesse, (éblouisante) nostalgie et (poignante) solitude dans ce chemin en vingt-quatre stations qui confie à une voix et à un piano le soin de raconter l’errance d’une âme, d’un corps et d’un esprit qui plaignent leur destinée avec l’art de ceux qui veulent qu’on les écoute et non pas qu’on les secoure.

On n’avait pas été entièrement convaincu par la prestation de Janina Baechle (dans l’Amphithéâtre Bastille, en janvier dernier) dont le ton confidentiel, bien dans l’esprit du lied, manquait toutefois de ressources dans l’expression de la mélancolie. En juin, à la Cité de la musique, Christoph Prégardien enchaînait miraculeusement, lied après lied, la confidence, le murmure et la révolte. Bo Skovhus, voix de baryton cette fois, ne parvient pas à la même éloquence, ni à la même unité. Son timbre n’est plus ce qu’il était (fatigue passagère ?), son souffle est imparfaitement contrôlé, son expression oscille de la colère à la résignation mais sans l’éventail des couleurs qu’y mettait Prégardien, qui en outre savait d’une note en voix de tête transformer le lied en prière. Muni d’une technique tout aussi hétérodoxe, mais d’une intuition poétique incomparable, un Matthias Görne, qu’on aimerait réentendre dans cette sombre odyssée, nous conduit à de tout autres félicités. Avec Bo Skovhus, le parcours est solidement tracé mais reste assez fruste, notamment dans les lieder qui exigent que l’interprète glisse d’une humeur à l’autre (Frühlingstraum, Rêve de printemps). Telle page haletante trouve le chanteur presque agité (Erstarrung, Engourdissement), et ce sont les lieder conçus d’un seul tenant, sans variations d’atmosphère, comme Die Krähe (La corneille) ou Täuschung (Illusion) qui mettent Bo Skovhus le plus à l’aise. L’ultime Leiermann (Le joueur de vieille) est lui aussi très réussi, dosé, mystérieux, mais on aurait aimé passer par des moments moins uniformes avant d’arriver au but.

Au piano, Stefan Vladar est tout autre chose qu’un accompagnateur (le baryton chante constamment appuyé à l’instrument). Plus engagé qu’Elisabeth Leonskaja avec Janina Baechle, plus athlétique que Michael Gees avec Prégardien, il nous montre combien la partie de piano des lieder de Schubert, avec ses modulations, ses rythmes de valse, ses notes jetées comme des épines au début de Letzte Hoffnung (Dernier espoir), est un chant sans paroles, autonome et fraternel, et non pas un simple bâton de marcheur.

photo : Bo Skovhus (dr)

Schubert : Winterreise (Le Voyage d’hiver). Bo Skovhus, baryton ; Stefan Vladar, piano. Amphithéâtre Bastille, 24 octobre 2013.

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