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Critiques / Opéra & Classique

Un salon vraiment fantastique

par Christian Wasselin

Dans leur Salon fantastique, Jean-François Heisser et Marie-Josèphe Jude invitent Berlioz à nous montrer les noirceurs cachées de sa symphonie éponyme.

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DANS LE CADRE D’UN PREMIER week-end consacré à Berlioz, à l’occasion des 150 ans de la mort du compositeur*, on a eu la bonne occasion de sortir des collections du Musée de la musique un instrument étrange : un piano dit « vis-à-vis », fait de deux quarts de queue emboîtés. Construit par la maison Pleyel en 1928, cet instrument permet à deux pianistes de jouer face à face et donc représente une alternative aux deux pianos nécessaires aux œuvres qu’il est impossible de jouer à quatre mains, parce qu’elles demandent aux deux interprètes d’embrasser chacun le clavier tout entier.

L’étrangeté, voilà qui convient on ne peut mieux à Berlioz, compositeur dont la musique, aujourd’hui comme jamais, a quelque chose de sauvage et d’irréductible, comme nous l’ont montré Jean-François Heisser et Marie-Josèphe Jude lors du récital donné le 12 janvier à l’Amphithéâtre de la Cité de la musique.

Cinq compositeurs du XIXe siècle, en réalité, étaient à l’affiche de ce récital. Liszt et Saint-Saëns, d’abord, qu’on ne peut en l’occurrence pas séparer car la première œuvre au programme n’était autre que la Sonate en si mineur du premier, transcrite pour deux pianos par le second au prétexte que cet arrangement, annoncé par Liszt lui-même, ne fut en réalité jamais réalisé. Cette version pose un regard quasiment radiographique sur la partition, mais n’apporte pas grand’chose, musicalement, sinon qu’elle donne, comme l’écrit Lucie Kayas, « plus de facilité dans l’exécution et plus de puissance dans la réalisation ». Elle révèle avec clarté la manière dont sont organisées les entrées de la fugue, et donne surtout une autre image acoustique de la sonate, au prix d’ajouts qui, précisément, n’ajoutent rien à sa profusion. Et on se prend à imaginer ce que donnerait la Sonate en si mineur interprétée sur le même piano vis-à-vis mais par deux pianistes jouant, l’un de la seule main droite, l’autre de la seule main gauche, à la condition, évidemment, d’une parfaite coordination.

Paysage et dépaysement

L’attraction majeure du récital venait en seconde partie puisque les deux pianistes avaient choisi d’interpréter, non pas la transcription pour piano seul de la Symphonie fantastique réalisée par Liszt en 1834, mais une nouvelle version pour deux pianos ou, en l’occurrence, pour un piano vis-à-vis. C’est Jean-François Heisser en personne qui s’est chargé de cette transcription, en s’appuyant sur deux précédents arrangements, pour piano à quatre mains, signés par les compositeurs Charles Bannelier (en 1878) et Otto Singer (en 1900).

Là encore, c’est à une plongée dans l’architecture de la partition que nous sommes conviés, mais comme il s’agit d’une partition d’orchestre, le résultat est beaucoup plus dépaysant. La musique se déploie dans un espace inédit, que ne rend pas la version pour piano seul, or l’on sait combien le salon du « Bal » (deuxième mouvement) ou le paysage de la « Scène aux champs » (troisième mouvement) sont musicalement mis en scène par Berlioz. Le dialogue entre les deux pâtres, dans la même « Scène aux champs », prend un tout autre relief, tout comme les martèlements terrifiants de la « Marche au supplice » (Jean-François Heisser n’a pas escamoté la reprise qui a lieu dans ce quatrième mouvement ni celle qui est prévue dans le premier). Le son clair mais légèrement mat du piano, parfois un peu dur dans le grave, permet d’exalter la polyphonie et l’étagement des plans sonores, comme si la musique nous arrivait sans filtre. Et si Marie-Josèphe Jude joue davantage avec les bras, face à un Jean-François Heisser qui ne bouge que les doigts, l’entente entre les deux pianistes est parfaite.

Mais c’est leur « Songe d’une nuit de sabbat » qui est le plus époustouflant. Le tout début de ce dernier mouvement permet un jeu de timbres inédit, ce qui est paradoxal, car ce moment, dans la partition de Berlioz, est un pur exercice d’orchestre. Plus loin, l’instrument « restitue le spectre inharmonique d’une cloche, par notes ajoutées » (Lucie Kayas), d’où des résonances réellement fantastiques. À la fin, le télescopage des accords, des harmoniques, des fusées, des grondements dans les basses, sans oublier l’utilisation indépendante de la pédale, fait qu’on ne sait plus où on se trouve : chez Stravinsky ? chez Ravel ? chez Stockhausen ? Mais non, on est bien chez Berlioz, mais chez un Berlioz transcrit, ne l’oublions pas. Un Berlioz qui, ultime paradoxe, n’a jamais conçu ses partitions pour le piano, les a au contraire toujours directement pensées pour l’orchestre, mais dont les couleurs se trouvent ici, comme par une prodigieuse ironie de la musique, étonnamment éclairées par les vertus du noir et blanc.

Photographie : Marie-Josèphe Jude et Jean-François Heisser (dr).

« Un salon fantastique », œuvres de Liszt et Berlioz. Jean-François Heisser et Marie-Josèphe Jude, piano vis-à-vis Pleyel de 1928. Auditorium de la Cité de la musique, samedi 12 janvier.
À écouter : la Symphonie fantastique par Jean-François Heisser et Marie-Josèphe Jude, piano vis-à-vis Pleyel de 1928 (1 CD Harmonia mundi/Stradivari HMM 902503).
* Principaux rendez-vous avec Berlioz à la Philharmonie de Paris : La Damnation de Faust, dir. Emmanuel Krivine (3 février) ; Requiem, dir. Pablo Heras-Casado (20 et 21 février) ; Roméo et Juliette, dir. Alain Altinoglu (12 mars) ; Te Deum, dir. Kazuki Yamada (25 mai) ; Symphonie fantastique et Lélio, dir. François-Xavier Roth (26 mai) ; Concert monstre, dir. François-Xavier Roth (24 juin).

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