Un Zoroastre inédit

Au Théâtre des Champs-Élysées, Alexis Kossenko recrée la version originale de Zoroastre de Rameau, qui n’avait jamais été jouée depuis 1749.

Un Zoroastre inédit

UN SPECTRE HANTE L’HISTOIRE de l’opéra : celui des versions dites « originales ». D’Idomeneo à Madama Butterfly, de Benvenuto Cellini à Boris Godounov, tout chef d’orchestre un peu rigoureux se doit de s’interroger sur la version de l’œuvre qu’il lui est donné de diriger. Une version originale porte en elle l’innocence du compositeur, qui se donne tout entier à son inspiration première ; une version modifiée est souvent passée par le filtre des censures, de l’accueil du public ou de la volonté du compositeur lui-même, soucieux de modifier le profil de son ouvrage en bénéficiant d’avis plus ou moins heureux. Aucune règle définitive ne vaut, chaque partition mérite qu’on envisage son histoire et sa conception avec soin.

Concernant Zoroastre, la situation est relativement claire : une première version fut créée le 5 décembre 1749 à l’Académie royale (Opéra) de Paris. Elle attira plus de curiosité qu’elle suscita de louanges, si bien que Rameau et son librettiste, Louis de Cahusac, décidèrent de remanier l’ouvrage de fond en comble. Il fallut attendre le 20 janvier 1756 pour découvrir cette nouvelle version qui, en réalité, ressemblerait presque à un nouvel opéra, tant les changements d’une version à l’autre sont importants : les actes II et III, ainsi, ont été presque entièrement réécrits, et l’acte V a subi lui aussi des modifications d’envergure.

Grondements & déluges

L’idée initiale de Rameau et de Cahusac était de concevoir un opéra moral et philosophique dont l’action se situerait dans la lointaine Bactriane, située en Asie centrale et « siège du zoroastrisme, religion officielle de l’empire perse à plusieurs reprises, avant l’arrivée de l’islam », dit Benoît Dratwicki, directeur du Centre de musique baroque de Versailles ; qui précise : « Religion monothéiste, le zoroastrisme affirmait notamment que les hommes étaient dotés d’une âme éternelle et du libre arbitre. » Ce choix exotique permet en outre à Cahusac et Rameau de greffer sur la trame de l’ouvrage des références à la franc-maçonnerie, particulièrement entreprenante au XVIIIe siècle. Le personnage de Zoroastre (alias Zarathoustra !) a quelque chose en effet de Sarastro et de Tamino, les personnages de La Flûte enchantée de Mozart. Singulièrement, à la faveur de son ultime partition lyrique, Les Boréades, Rameau nous emmènera de nouveau en Bactriane…

C’est peut-être la dimension métaphysique et abstraite de l’action, pour ne pas dire manichéenne, qui fit réfléchir Rameau et Cahusac et leur fit imaginer une seconde version, plus sentimentale. Telle quelle en effet, l’action de la version de 1749, que nous venons de redécouvrir à l’initiative d’Alexis Kossenko, n’a rien de très théâtral*. Malgré les grondements souterrains et les déluges de feu, l’histoire a quelque chose de figé, sans doute parce que les personnages magnanimes (Amélite et Zoroastre) le sont un peu trop, cependant qu’Érinice et Abramane sont animés de passions un peu trop uniformément noires. On éprouve un sentiment de langueur au premier acte, qui se poursuit dans le quatrième, cependant que les péripéties, dans les autres actes, donnent l’impression que l’action patine et tourne sur elle-même.

Vertige des sens

Mais il y a la musique de Rameau ! Et c’est une merveille, dès la saisissante ouverture, avec son usage du silence et ses oppositions entre les familles instrumentales. On est surpris, d’abord, par le petit nombre d’airs que contient la partition. Mais la variété du propos musical est assurée par la richesse du continuo (clavecin, contrebasse, trois violoncelles), lequel d’ailleurs soutient seul plusieurs airs, et a contrario par des récitatifs soutenus par l’orchestre entier. La musique est constamment en mouvement, les dissonances zèbrent le dernier acte ; quant aux chœurs, ils donnent un côté assez monumental à la partition. On n’oubliera pas, bien sûr, les très nombreux intermèdes instrumentaux dans lesquels Rameau s’en donne à cœur joie : rythmes de danse étourdissants, allant mélodique infatigable, couleurs instrumentales enivrantes avec, comme souvent chez Rameau, des flûtes enchanteresses (lesquelles nous gratifient de glissandos étonnants dans un passepied du troisième acte). L’orchestre est très fourni et disposé de manière surprenante mais historique : les flûtes sont au premier plan devant le chef, les hautbois et clarinettes plus au fond, les cors et trompettes côté cour, les quatre bassons (qui jouent debout) côté jardin. On notera que pour la première fois interviennent des clarinettes dans un opéra français.

Digne héritier de Jean-Claude Malgoire, Alexis Kossenko dirige Les Ambassadeurs-La Grande Écurie d’une gestique démonstrative (mais le résultat est là, c’est l’essentiel). Tout aussi souple et vaillant que l’orchestre, le Chœur de chambre de Namur (dont le directeur musical n’est autre que Leonardo García Alarcón) participe de la fête, tout comme la distribution, qui réunit des chanteurs aguerris à ce répertoire, de Véronique Gens à Tassis Christoyannis et Gwendoline Blondeel, Mathias Vidal, David Witczak et Marine Lafdal-Franc se partageant plusieurs petits rôles. Jodie Devos est lumineuse en Amélite, cependant que Reinoud van Mechelen, qui de loin a le rôle le plus long de la soirée, nous ravit plus que jamais par un timbre de ténor léger, aérien, qu’il met au service d’une magnifique sensibilité ; son « Aimez-vous, aimez-vous sans cesse », à l’acte II, est un moment exquis. On a rarement entendu ce chanteur à ce point maître de son art.

Illustration : Alexis Kossenko (photo dr)

* Cette version de Zoroastre a été enregistrée à Namur par les mêmes interprètes (3 CD Alpha). On peut écouter la version de 1756 dans l’enregistrement dirigé par Sigiswald Kuijken (Emi, rééd. Harmonia mundi).

Rameau : Zoroastre. Jodie Devos (Amélite), Véronique Gens (Érinice), Reinoud van Mechelen (Zoroastre), Tassis Christoyannis (Abramane), Mathias Vidal (Abénis, Orosmade, Une furie), David Witczak (Zopire, Ahriman, Un génie, la Vengeance), Gwendoline Blondeel (Céphie, Cénide), Marine Lafdal-Franc (Zélise, Une fée, Une furie), Thibault Lenaerts (Une furie) ; Chœur de chambre de Namur, Les Ambassadeurs-La Grande Écurie, dir. Alexis Kossenko. Théâtre des Champs-Élysées, 16 octobre 2022.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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