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Critiques / Théâtre

Tu te souviendras de moi de François Archambault

par Gilles Costaz

Une mémoire en miettes

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Sans jamais le préciser, la pièce traite de la maladie d’Alzheimer. Peu importe le terme médical, qui ne sera pas prononcé. François Archambault conte le drame, ou plutôt la comédie pleine de drames d’un homme qui a quelques problèmes avec sa mémoire. Ce sujet, si important dans nos sociétés qui ont à la fois la peur et la passion des gens âgés et des déficients mentaux, a inspiré beaucoup d’auteurs, comme Jean-Louis Bauer dont Page 27 décrit l’égarement d’un homme qui ne sait même plus où se trouve sa cuisine ou Thomas Bernhard dont les personnages ont la mémoire féroce et répétitive. Archambault, lui aussi, jongle avec la drôlerie et la tristesse mais, on va le voir, ne prend pas complètement la maladie au tragique.
Edouard, grand universitaire, sommité qui donne son avis sur tout et sur rien à la radio et à la télévision, commence à ne plus disposer des capacités mnémoniques qui faisaient sa joie et une part de son renom. Il continue de se vanter d’avoir en tête les dates et les détails des grands moments de l’hsitoire du monde – il s’en souvient en effet – mais il ne sait plus ce qu’il faisait la veille ou au cours de l’heure qui vient de s’écouler. Il reconnaît sa fille mais ne reconnaît jamais son genre. Il dialogue longuement avec des gens et n’en garde pas la moindre trace, reprenant à zéro les présentations quand il rencontre à nouveau la personne avec qui il a eu il y a peu le plus amical ou le plus passionné des entretiens. Bien entendu, il ne veut pas admettre qu’il est déminué dans sa vie cérébrale. Il continue à parader alors que ses facultés vont se dégradant et que des ennuis imprévus lui tombent sur les épaules. On ne veut plus de lui là où il était demandé, le souvenir de son autre fille (morte tragiquement il y a quelques années) refait surface en lui, sa femme le quitte et gère à distance une forme d’emprisonnement où une jeune fille vient s’occuper du chef de famille comme d’un malade. De cette vie partagée régulièrement avec une inconnue – qu’il prend pour une connue, pour quelqu’un de sa famille – naîtra non pas la guérison mais un nouvel art de vivre et de finir sa vie.
La pièce aurait sans doute pu être montée en France dans sa langue québécoise, au prix de quelques obscurités. Philippe Caroit, qui l’a adaptée, a préféré la transposer avec l’accord d’Archambault. Il avait déjà fait ce type de transfusion avec un autre texte d’Archambault, La Société des Loisirs, joué avec succès par lui et Cristiana Reali en 2013 au petit Théâtre de Paris. Cette fois, il avait pensé l’adaptation non seulement en se souciant du public français mais aussi dans la perspective de la confier à l’un de nos acteurs les plus connus, Patrick Chesnais. Le texte arriva naturellement à Daniel Benoin, qui avait travaillé avec Chesnais pour Le Souper. Cette pièce à mettre en scène avec Chesnais, c’était un projet qui méritait qu’on l’examine, et qu’on l’accepte . « Edouard trouve dans la maladie une manière de transformer sa vie, de l’embellir et finalement de la préférer à celle qui était la siennne auparavant, écrit Benoin. C’est en définitive un formidable hymne à la vie et au bonheur que nous propose l’auteur et dès lors un nouveau regard sur le monde d’aujourd’hui. » La matière toute française, que Caroit a substituée au passé québécois regardé par les personnages de la pièce dans son texte d’origine (la lutte pour l’indépendantisme, le premier ministre René Lévêque, le parti P. Q.), permet de relier les Français à l’histoire politique récente : Mitterrand, les gens d’aujourd’hui s’en souviennent-ils, les jeunes en ont-ils entendu parler ? Oui, nous aussi, nous avons la mémoire qui flanche...
Le mouvement de la pièce est celui d’une dégradation. La scénographie de Jean-Pierre Laporte adopte un mouvement inverse : une prolifération, celle d’une espèce de roseau qui cerne les personnages dans un jardin et resserre le cercle autour d’eux. Le ciel est bleu roi, la scène largement occupée par une végétation d’un vert cru. L’idée du décor – ce monde champêtre, cet éden inquiétant – est un beau concept esthétique, mais elle part du texte où il est question d’une plante dévorante, comme l’est le mal qui envahit le cerveau. Elle n’est pas gratuite. La mise en scène de Benoin alterne les face à face et les solos d’Edouard parlant à lui-même dans le jardin avec des séquences filmées, extrêmement brèves, s’inscrivant dans le ciel du décor. Ces flashes, conçus avec Paulo Correia, sont les métaphores d’un cerveau en miettes : ils sont mystérieux mais on peut y déchiffrer le passé que, discrètement mais sûrement, furtivement mais progressivement, Benoin assimile au passage de Johnny Halliday et de ses chansons dans nos mémoires. Des airs d’Halliday interviennent, retouchés, remastérisés. Finalement, notre passé collectif, c’est plus Johnny que Mitterrand ! La mise en scène, cependant, c’est surtout le débat tournoyant d’un homme qui perd sa royauté et qui, perdant par là-même, son pouvoir tyrannique, affronte la solitude intérieure et parvient à une ultime forme de bonheur. Patrick Chesnais est remarquable dans cette décomposition qui s’inverse et suit des tracés méchamment sinueux. Il fait sonner la pleine drôlerie du texte, quand les mots sont farfelus et à l’opposé des nos vérités, et faufile une riche ligne souterraine qui va du tâtonnement inconscient à la clarté de la certitude. Ses partenaires sont tous dans un jeu qui s’intensifie, comme si chacun de leur personnage devait réagir pour ne pas être effacé par Edouard ou si, eux, au contraire, ne risquaient pas d’effacer Edouard. Frédéric de Goldfiem, qu’on est heureux de retrouver (il a joué certains des rôles principaux des spectacles de Benoin : il était le fils accusateur de son père dans Festen), incarne le genre avec une forme d’accablement compréhensif aussi dense qu’attachant. Fanny Valette est la jeune fille de compagnie avec un rayonnement éclatant. Emilie Chesnais se charge du rôle de la fille avec une énergie d’une juste furie. Nathaie Roussel, enfin, incarne l’épouse inflexible dans une parfaite netteté de traits.
C’est un spectacle très mental, où l’on peut, avec le même plaisir, retrouver nouvellement éclairée une situation qui nous est familière ou suivre le graphique quasi abstrait (mais comique) d’un esprit qui se brise et tente de se reconstituer.

Tu te souviendras de moi de François Archambault, adaptation de Philipppe Caroit, mise en scène de Daniel Benoin, scénographie de Jean-Pierre Laporte, costumes de Nathalie Bérard-Benoin, assistanat d’ Alice-Anne Filippi Monroché, lumière de Daniel Benoin, vidéo de Paulo Correia, avec Patrick Chesnais, Emilie Chesnais, Frédéric de Goldfiem, Nathalie Roussel et Fanny Valette.
Théâtre de Paris, du mardi au samedi à 21h. Samedi 17h, dimanche 15h. (Durée : 1 h 40).

Photo Philipducap Fine Arts.

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1 Message

  • Le texte est médiocre, piteux. Des poncifs éculés et mal fagotés, agrémenté de quelques secrets de bas étage qui tentent de combler grossièrement le vide narratif de la pièce.
    Quelques moments de mauvais mélo mal joués, les deux jeunes comédiennes y sont ridicules. SI Chesnais est toujours aussi juste et drôle, il ne peur sauver quoi ce que soit.

    repondre message

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